Lancement de Colorimétrie

Le jeudi 20 décembre, le Centre de design de l’Uqam nous a accueillis pour concrétiser la fin du projet Colorimétrie. Organisé à l’occasion du passage à Montréal de Nicolas Ménard, qui étudie présentement au Royal College of Art à Londres, ce lancement nous a permis de revoir nos collaborateurs du milieu des arts et du design. Des étudiants et professeurs de l’Uqam étaient aussi venus souligner l’événement, en plus des amis et des proches de l’équipe.

La salle était organisée autour de plusieurs îlots, entre lesquels les nombreux invités pouvaient circuler dans une ambiance décontractée. À l’entrée, deux exemplaires du livre était en démonstration, accompagnés de gants blancs pour manipuler l’objet. Le grand comptoir permettait l’étalage des livres disponibles, laissant aux acheteurs le soin de choisir leur couverture arrière.

La série des 4 sérigraphies, au centre de l’espace, était mise en valeur par la blancheur de la salle dépouillée, et l’éclairage focalisé. Le reste de la salle était plongé dans le noir pour permettre la projection du film, dans lequel les figures colorimétriques s’animaient.

Enfin, deux ordinateurs étaient disponibles pour laisser le public s’amuser avec une première version de l’applications interactive. Éric Renaud-Houde était présent pour faire la démonstration de ce programme, sur lequel il a collaboré avec Nicolas.

La soirée a été un grand succès, et l’enthousiasme rencontré auprès de la communauté artistique nous encourage grandement à développer les autres projets de la chose imprimée.

Options et techniques de reliure

Le livre Colorimétrie est composé de 9 cahiers de 16 pages : le premier explique le processus créatif, et les 8 autres correspondent chacun à un algorithme qui détermine une série de figures apparentées. Nous voulions une reliure qui laisse apparaître le dos des cahiers, où est inscrite la règle qui permet de dessiner les formes spécifiques à chaque cahier. Nous avons donc choisi une reliure cabriolet (cousue et sans couverture), ce qui nous a menés chez Multi-Reliure, à Shawinigan. Plus gros relieur industriel indépendant au Québec, ils proposent de nombreux services de reliure aux imprimeurs, offrant ainsi une alternative aux entreprises intégrées (imprimerie et reliure réunies). Pour Colorimétrie, nous avons dû réajuster le design du dos du livre pour nous adapter à la couseuse, en prenant en compte l’écart entre ses têtes de couture. Nous avons aussi découvert qu’elles fonctionnaient deux par deux et qu’il aurait été possible de retirer des paires de têtes pour augmenter l’écart entre les perforations. Lors de notre visite, notre livre était en train d’être relié sur une machine semi-automatique, car la relieuse munie d’un contrôle-caméra rejetait le dernier cahier, aux couvertures arrière variables. À la fin, pour renforcer la reliure, l’ajout d’une colle froide était prévu sur une fixeuse, avec un séchage à infrarouge.

À l’occasion de notre venue, Yvon Sauvageau, le directeur général, nous a offert une visite de l’ensemble de l’usine. Nous avons été impressionnées par les grands ateliers qui s’étendaient sur deux étages, avec des chaînes de production remplissant parfois toute la longueur d’une salle. Notre livre, sans couverture et à couture apparente, reste plutôt atypique dans le circuit de production de l’usine. En général, après le pliage, l’encartage et l’assemblage des cahiers (puis la couture le cas échéant), le livre peut être finalisé selon deux options : la thermoreliure ou la caisse.

La thermoreliure (reliure allemande ou perfect-bind) est un procédé de collage à chaud. Sur une longue chaine automatisée, les cahiers subissent plusieurs étapes : une caméra permet de rejeter les versions mal disposées avant d’appliquer la colle ; ensuite, les cahiers sont emboités et appuyés au fond de la couverture pour y adhérer ; puis le livre passe par un tour d’accumulation pour sécher, et subit finalement une coupe trilatérale. Après le séchage, on soumet un exemplaire au pull test pour mesurer sa résistance à l’arrachage. La colle la plus souple et résistante est la PUR (polyuréthane réactive).

La deuxième option, la reliure caisse, constitue leur spécialité : le corps du livre est emboité dans une couverture rigide. L’opération nécessite de nombreuses étapes. Pour commencer, la couverturière, au sous-sol, confectionne la couverture en assemblant un carton et du papier de reliure ou de l’entoilage. Puis l’emboiteuse (case-maker) réunit le corps du livre avec la caisse. Il est enduit de colle, puis fixé à la couverture lors du beding in : sur la chaine, le bloc ainsi assemblé subit 4 pressages, 3 à chaud et un à froid, dans le mors de la machine. Au cours de la production, on ajoute parfois des tranchefiles entre le corps et la couverture, ou des signets qui sont placés à la main. Le rounder, à la fin de la chaine, assouplit le dos du volume si la couverture est à dos rond. Il existe des dos ronds et les dos carrés, les premiers assurant une meilleure souplesse pour les volumes les plus épais. Cependant, les dos ronds produits en Amérique du Nord sont deux fois moins ronds qu’en Europe, pour des raisons de matériel technique. Enfin, les volumes ont besoin d’un temps de repos d’un minimum de 8 heures avant le transport, l’humidité pouvant affecter la reliure, particulièrement pendant les changements de saison.

Les exemplaires de Colorimétrie sont ensuite retournés à Montréal chez Quadriscan, où ils ont été numérotés à la main et mis sous cellophane pour protéger la page de couverture blanche.

Production du livre Colorimétrie

Avant de nous lancer dans la production du livre, nous nous sommes rendus à l’imprimerie Quadriscan pour rencontrer Charles Morin. Le but de cette visite était de mieux comprendre les enjeux concernant le format du livre, le choix du papier, le type d’impression et les possibilités d’alternance des cahiers.

Nous avons sélectionné un des papiers qui s’avère être un des plus dispendieux sur le marché actuellement, Mohawk Superfine, mais c’est celui qui offre à la fois le type de blanc que l’on recherchait et une qualité essentielle pour la longévité du livre. En effet, il s’agit d’un papier non couché, au PH neutre et de qualité archive : une protection est ajoutée après la fabrication du papier, pour le protéger des facteurs extérieurs.

Nous avons considéré deux procédés d’impression, numérique et offset. À cette occasion, nous en avons appris plus sur la presse Indigo. Elle fonctionne avec un procédé électromagnétique, comme toutes les presses numériques, mais utilise une encre liquide, et non pas en poudre, ce qui la rapproche d’une presse offset. Cette encre est plus permanente, ce qui nous conforte dans notre projet de réaliser un livre durable. Les tests d’impression s’étant révélés concluants, nous avons donc opté pour cette technique qui, en prime, génère moins de gâche de papier. Comme les coûts fixes sont moindres, nous avons pu choisir un petit tirage de 300 exemplaires, à raison de 150 en français et 150 en anglais. Frédéric Johnson, le pressier, nous a expliqué qu’il existait 4 courbes différentes de couleur, ajustables selon le type de papier. En jouant sur les réglages, nous avons donc opté pour un réglage offset, qui donne un rendu plus mat.

Un autre aspect important du coût de production est cette idée que nous avions eue d’alterner l’ordre des cahiers, ce qui permettait d’obtenir une variation de 8 couvertures pour le même ouvrage, amplifiant ainsi l’aspect aléatoire du projet. Malheureusement, cela impliquait un gaspillage important de papier lors de la reliure. Mais la presse numérique nous a permis de garder cette idée, sans occasionner de gâche supplémentaire. Les 300 exemplaires du livre auront donc 60 couvertures arrière différentes, chacune représentant une figure colorimétrique originale.

L’aspect aléatoire sera exploité plus largement dans les versions électroniques, c’est à dire pour l’application iPad et le film d’animation. Cette version du projet est en cours de développement. Nicolas collabore présentement avec Éric Renaud-Hood, un étudiant en computer science à l’Université McGill, qui assure la programmation.

En complément du livre, nous avons imprimé une sélection de quatre figures colorimétriques sur du papier coton de grand format (38 x 50 pouces). Chacune des figures a été produite en huit couleurs et huit exemplaires. Simon Laliberté, étudiant en design graphique, a aidé Nicolas pour l’impression en sérigraphie.

Toutes ces pièces seront présentées lors du lancement, qui aura lieu le jeudi 20 décembre à l’École de design de l’Uqam.

Toucher des livres : rencontre à la librairie Formats

Après notre visite chez Gallimard, nous sommes allés rencontrer Jean Lalonde et Patrick Vézina à la librairie Formats. Cette nouvelle librairie spécialisée en arts actuels a ouvert tout récemment, sous l’impulsion du Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec. Pourquoi ouvrir une librairie à l’ère numérique? Quelles sont les spécificités des livres proposés ici, qui justifieraient un tel lieu? En nous promenant entre les rayons et les tables de présentation, nous avions d’emblée des éléments de réponse.

Cette librairie a développé une approche esthétique des livres, qui sont choisis selon la beauté du projet, en privilégiant souvent les petites éditions, les éditions à compte d’auteur, ou les livres hors collection, et en s’ouvrant à toutes les formes d’art contemporain. Par exemple, en littérature, leur choix se porte sur de petites maisons, comme Printed Matters ou La Peuplade, tant pour la qualité des textes que pour la beauté de l’objet, le travail de graphiste en tant que tel. On retrouve aussi beaucoup de livres sans couverture, suivant une tendance à mettre à jour un aspect brut de l’objet, à travers sa reliure ou ses pages non massicotées.

Leur démarche est de faire valoir le design comme une création artistique, et non juste une technique de production. Leur travail de libraire implique donc des exigences particulières, avec une sélection pointue et des voyages dans des foires du monde entier (New York, Tokyo, Bruxelles) pour ramener des perles rares.

L’originalité des livres exposés réclame un espace physique, qui permet la manipulation des oeuvres; peu de livres sont sous plastique, on peut facilement les feuilleter. Leurs spécificités graphiques apparaissent au regard, mais aussi au toucher, à l’odeur. Par exemple, dans Theatre, de Lubok, la matérialité de l’encre est très présente, on peut la sentir sous les doigts et même au nez. L’impact de la sérigraphie avec des encres fluo, métalliques, serait impossible à reproduire à l’écran.

Une problématique de classement se pose alors à eux, dans leur conception du livre : selon quelles catégories organiser tous les ouvrages présents? Pour l’instant les sections se définissent par discipline, ce qui pose problème, car les livres d’art, justement, traversent les frontières. La circulation dans l’espace de la librairie est donc à penser, en prenant en compte le lecteur et ses façons de se repérer.

Cette librairie est aussi un lieu dynamique qui vise à accueillir des lancements ou des journées d’étude pour faire vivre un milieu artistique d’étudiants, d’artistes, de professeurs et d’amateurs. Ils développent des partenariats avec le MAC, la SAT, l’École de design, et envisagent d’organiser quatre à six évènements spéciaux par année autour de quelques éditeurs.

Leur vision de l’avenir est assez confiante : les librairies doivent se spécialiser et se concentrer sur des niches, mais la cohabitation papier/numérique se met progressivement en place ; ce sont en effet les plus gros consommateurs de numérique qui sont aussi les plus gros consommateurs de papier.

Un livre sur mesure

Au fil de nos recherches sur l’objet de désir et la collection, quelques pistes de création ont commencé à se dégager. L’histoire du livre, autant dans sa fabrication que dans son usage et sa diffusion, nous inspire plusieurs idées de réalisation de notre projet. Nous cherchons à concevoir un livre « idéal » dont les paramètres physiques seraient adaptés aux préférences de son possesseur, en insistant sur une apparence excentrique, très ornementée. À des époques où le livre était moins répandu, il était considéré comme un objet précieux, parfois même orné de pierres précieuses et rangé parmi les trésors plutôt que dans une bibliothèque. Les dorures sur tranche et les pages de garde colorées ajoutaient également à la valeur esthétique du livre. Tous ces éléments nous inspirent des idées de décoration, qui surjouerait la valeur de l’objet.

Une autre voie envisagée serait de réinvestir la tradition des ex-libris. Par le passé, la couverture du livre portait souvent la marque d’appartenance ou le nom du propriétaire. Aujourd’hui, l’idée d’une publication portant le nom de l’acquéreur plutôt que celui de l’auteur serait impensable, mais ce renversement comporte une réflexion intéressante, car il matérialise l’identification de l’individu aux ouvrages qu’il possède. Cet investissement narcissique détient tout un potentiel parodique à explorer. Pour personnaliser la couverture de notre livre, nous pourrions utiliser l’estampage à chaud avec diverses options de couleurs d’entoilage, de bordures et de caractères. L’acheteur serait donc invité à choisir certains paramètres de son livre, pour en faire un objet selon son goût. Cette piste rappelle aussi la démarche de certains collectionneurs du 18e siècle, qui faisaient relier tous leurs ouvrages au même format pour décorer leur bibliothèque.

La façon dont les collectionneurs classent leurs ouvrages est aussi une source d’inspiration pour l’organisation du texte et la structure de notre livre conceptuel. Pour le moment, le texte qui nous intéresse est celui de La bibliothèque, la nuit d’Alberto Manguel, qui traite de la façon dont la bibliothèque de quelqu’un, dans ses collections et son classement, reflète les habitudes et la personnalité du lecteur. Manguel y envisage une approche désordonnée du livre, dans lequel on peut entrer et sortir à tout moment, et explore les liens inusités qui surgissent au gré des connaissances que l’on y acquiert.

Ce type de pratique de lecture pourrait se refléter à même les paramètres de design du livre. D’où cette idée qui a surgi d’explorer différents types de pliages possibles pour une feuille ayant le même contenu. Il en résulte des paragraphes désordonnés et étalés sur plusieurs pages, dans lesquels la lecture devient une promenade labyrinthique. Les essais visuels entrepris par Mélissa Pilon explorent ces possibilités de concevoir différents formats pour un même livre. Devenant un objet sur mesure, le livre pourrait alors varier en tailles, en plus de varier en couleurs et en ornements.

Visite chez Gallimard : au croisement des métiers du livre

Pour bénéficier de points de vue extérieurs à notre projet, nous contactons régulièrement  des représentants des métiers du livre tels qu’imprimeurs, éditeurs et relieurs. Récemment, nous avons rencontré Florence Noyer, éditrice chez Héliotrope et directrice de Gallimard Ltée au Québec. En tant qu’éditrice, son amour du livre l’amène à porter une grande attention à la forme physique de l’objet, son matériau, son esthétique. Mais l’espace graphique doit être au service du contenu, épouser une démarche. Pour elle, un livre est d’abord un texte, et son travail va dans le sens d’un respect et d’une considération des auteurs avant tout. Ainsi, notre démarche ’’inversée’’ l’a interpelée, dans la mesure où, dans le cadre de la chose imprimée, le concept graphique du livre précède et détermine le choix du texte. Elle a aussi partagé avec nous son expérience au sujet de la diffusion, et de la charge de travail à part entière que cette étape requiert. Ces considérations nous confirment dans notre volonté de développer des collaborations avec des galeries et des librairies spécialisées, et de participer à des foires ou des expositions pour faire connaître nos futures créations.

Dans le même édifice se trouve la librairie Gallimard, où Marine Gurnade a spontanément accepté de nous faire une visite guidée des lieux. Elle nous a fait profiter de sa très bonne connaissance du paysage éditorial actuel, et de son regard de libraire, particulièrement attentif à l’aspect marketing du design du livre. Florence avait déjà insisté sur l’importance de la couverture, tout en soulignant la réticence des graphistes à ce niveau, car ils sont parfois dans une volonté d’épure du travail. Mais pour elle, c’est une question de cohérence avec le projet du livre au complet. Marine nous a expliqué que la couverture établit un lien rapide de connivence entre le lecteur et le livre, elle fonctionne comme un repère. De plus, elle permet à une maison d’édition de renforcer son identité en faisant appel à un certain public. Par exemple, la sobriété esthétique du Quartanier annonce une recherche formelle et s’adresse à un public intellectuel, avant tout des littéraires. Chez Gallimard, les demi-jaquettes combinent impact visuel et simplicité, pour attirer un plus large public tout en gardant un gage de valeur. Pour le polar, les premiers codes-couleur pris comme référence (le noir et le jaune) permettent l’identification rapide à un genre. Mais aujourd’hui, les éditeurs jouent entre adéquation et prise de liberté vis-à-vis de ces codes inscrits dans l’imaginaire collectif.

En général, les livres s’intègrent à des collections, qui ont chacune une maquette préétablie. Il n’y a donc pas de projet de design pour chaque livre en particulier, excepté quelques hors série. Mais en poésie, les livres sont souvent moins formatés, l’édition plus artisanale et à petits tirages laissant la place à une grande créativité graphique. Les livres pour enfant constituent l’autre catégorie où l’innovation visuelle est la plus importante. On retrouve des livres de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les matières, et des projets uniques cohabitent avec des collections plus traditionnelles.

Pour finir, nous avons abordé avec Florence la question de l’avenir des métiers du livre à l’heure de la révolution de l’E-book. Pour elle, le numérique va prendre énormément d’ampleur. La réflexion typographique à cet endroit est face à de gros défis et s’ouvre à de nombreuses possibilités de créativité. Elle encourage les designers à se lancer dans ce nouveau créneau qui s’ouvre. Tout reste à explorer pour repenser le livre sur un nouveau support, avec des espaces de navigation différents, un rapport à l’image enrichi et des possibilités naissantes d’interactivité. Face à ce changement de paradigme, le métier d’éditeur est à réinventer, mais ce sont surtout les librairies traditionnelles qui sont menacées.

Colorimétrie

Pour le thème L’abstraction & le rythme des mots, une collaboration s’est mise en place avec Nicolas Ménard autour de son projet de livre Colorimétrie, supervisé par Judith Poirier. En combinant une recherche approfondie sur la couleur et un procédé aléatoire de création de formes, sa démarche s’inscrit dans la continuité de notre réflexion. Alors que la fonte modulaire en bois utilise des fragments de lettres pour produire des effets chromatiques, le projet de Nicolas opère un processus inverse, en partant de la couleur elle-même pour générer des figures abstraites.

L’idée de départ était simple : Nicolas voulait créer un livre-objet sur le thème de la couleur. Mais plutôt que d’écrire un livre didactique sur la couleur, il était intéressé par l’idée de générer du contenu visuel en utilisant la couleur. Passant la plupart de son temps devant un écran d’ordinateur, il a commencé à s’interroger sur l’outil de sélection de couleur dans le logiciel Photoshop, cherchant à savoir à quoi servent toutes ces données groupées à côté de la pastille de couleur. Cela l’a mené à approfondir ses connaissances sur cette science qu’on appelle la colorimétrie, et qui permet de définir la couleur et de la mesurer de manière précise pour différents médiums. Servant à classer les millions de couleurs perçues par l’œil humain, cette science existait avant l’arrivée des ordinateurs. En imprimerie, par exemple, on l’utilise pour reproduire des images en quadrichromie (CMJN) : c’est un des modèles colorimétriques où les quatre couleurs (cyan, magenta, jaune, noir) sont mesurées en pourcentage. Sur l’écran d’ordinateur, c’est la lumière qui compose les couleurs, ce qui donne une plus grande variété de nuances. Il existe plusieurs modèles colorimétriques pour l’écran, le standard étant le RVB, qui utilise trois couleurs de base (rouge, vert, bleu) et les traduit en valeurs de 0 à 255. Mais ce qui fascinait le plus Nicolas, c’était l’abondance de ces modèles colorimétriques, qui offraient une quantité incroyable de données pour chaque couleur. La colorimétrie est donc l’angle qu’il a choisi pour son projet de livre.

Il a commencé par analyser les différents systèmes de classement scientifique des couleurs, tels que le RVB, le L*a*b*, le TSL, et a décidé d’utiliser leurs données pour produire des formes. Comme en témoigne l’outil de sélection de couleurs des logiciels, chaque couleur peut se traduire en une quantité fascinante de chiffres. En les intégrant à de simples règles mathématiques, ils peuvent être utilisés dans un plan comme coordonnées, qu’il suffira de relier pour obtenir une forme correspondant à chaque couleur.

Les informations fournies par la colorimétrie sont donc traduites visuellement en figures colorées, à travers des règles déterminées arbitrairement. Cette démarche combine deux façons d’appréhender la couleur, l’une très technique et l’autre relevant de choix esthétiques, ce qui permet une infinité de décisions possibles. On peut en effet appliquer une même règle sur une multitude de couleurs, élaborer de nouvelles règles, ou encore modifier les variables de la forme obtenue : pleine ou creuse, droites ou courbes, taille du trait, etc. En superposant les dessins colorés qui en résultent, Nicolas a opté pour des ensembles de 8, 16, 24 et 100 figures.

La difficulté du processus consistait, dans un premier temps, à démêler les formules de conversions pour passer d’un espace colorimétrique à un autre, afin d’avoir accès au maximum de valeurs possibles pour chaque couleur ; puis, par la suite, à les transformer en codes dans l’application Processing. Atteignant là les limites de ses connaissances, Nicolas a lancé un appel à collaboration sur internet. Sal Spring, une anglaise passionnée de Processing, a accepté de l’aider à concevoir une application permettant d’automatiser la génération de formes à partir de huit règles prédéfinies.

La maquette du livre qui en résulte, imprimée à jet d’encre et reliée à la main, présente une sélection d’applications du procédé, chaque fascicule étant l’exploration des potentialités visuelles d’une règle. Le livre, qui décrit aussi le processus créatif, sera idéalement bilingue et imprimé en offset (CMJN). Pour compléter le projet, nous travaillons présentement à l’application du concept sur divers supports, qui prendraient en compte les différents systèmes de colorimétrie correspondants. Une version animée (RVB) du livre, ainsi qu’une série d’affiches imprimées en sérigraphie (PMS) sont déjà entamées. Nous envisageons aussi une application interactive pour iPad, qui développerait l’aspect aléatoire du projet en introduisant une dimension participative.

Approches conceptuelles du livre

Parmi les ouvrages répertoriés dans notre base de données, nous avons fait une sélection de ceux dont la conception réinvestit le livre et ses modes d’appréhension. Ces œuvres ont en commun une esthétique dont la forme matérielle propose une incarnation du contenu.

C’est le cas du travail de la designer néerlandaise Irma Boom, qui explore de nombreux paramètres formels du livre, dont le format, le papier, la structure et la reliure. On peut voir l’ensemble de son œuvre dans son petit livre Irma Boom, Biography in Books (University of Amsterdam, 2010). Parmi ses réalisations, son remarquable Sheila Hicks : Weaving as Metaphor (Yale University Press, 2006), qui a gagné la médaille d’or du concours « Les plus beaux livres du monde » à Leipzig, offre une illustration de sa virtuosité. L’ouvrage montre des miniatures tissées à la main par l’artiste Sheila Hicks dans divers textiles et matériaux. Inspiré de ce travail, le livre propose un jeu de textures avec l’estampage de la couverture, mais surtout par la coupe irrégulière des pages, rappelant au toucher les pièces tissées de Sheila Hicks. L’objet prend la forme d’un bloc de papier blanc qui offre un contraste frappant avec les œuvres colorées de l’artiste.

Avec le livre conceptuel Tree of Codes de Jonathan Safran Foer (Visual Editions, 2010), c’est le rapport à la lecture qui a retenu notre attention. L’auteur a utilisé une version anglaise de son roman favori, Les Boutiques de cannelle de Bruno Schulz, et a troué des parties de ses pages, sculptant ainsi une autre histoire. Les mots d’une même page sont lus plusieurs fois, dans différents agencements, faisant à chaque fois surgir un sens nouveau. Le jeu de profondeurs qui prend place sur le papier nous propose alors une redéfinition de notre rapport au livre et à la page.

Le designer Robbie Mahoney nous offre, dans Shortcuts (Salvo, Royal College of Art, 1998), une réflexion sur notre relation au livre comme objet de possession. Le texte de son ouvrage ne peut être révélé qu’en effectuant des coupes successives du livre. Ses pages ne présentent que des bandes noires, et c’est sur la tranche, au fil des coupes, qu’on pourra lire le texte. Shortcuts incarne un choix entre deux désirs incompatibles, soit celui de préserver le livre et celui de le lire en entraînant sa destruction.

Dexter Sinister, quant à eux, abordent la question de la bibliothèque et du droit d’auteur dans Every Day the Urge Grows Stronger to Get Hold of an Object at Very Close Range by Way of Its Likeness, Its Reproduction (Dexter Sinister, 2008). L’ouvrage rassemble une sélection de 13 livres d’une bibliothèque « idéale » pour en faire une bibliothèque « transportable ». Chacun des 13 feuillets in-quarto non reliés représente 10 % d’un des livres choisis afin de respecter la loi sur la reproduction et les droits d’auteur. Les extraits, qui peuvent être reproduits isolément, proposent chacun une réflexion sur la diffusion de l’art d’aujourd’hui et la publication.

Ces livres conceptuels nous inspirent par la démarche artistique qu’ils contiennent. Dans ces cas particuliers, le rôle du designer graphique déborde les mandats habituels d’édition : il devient collaborateur, voire concepteur ou auteur du livre. Nous espérons éventuellement pouvoir présenter ces livres de notre collection et inviter leurs designers à partager leur approche éditoriale dans le contexte d’un événement public à Montréal.

Techniques d’impression en relief

Pour mieux connaître les possibilités de réalisation de notre livre tactile, nous avons visité Gravure Choquet, un atelier spécialisé en techniques de finition. Son directeur Patrick Choquet nous a expliqué plusieurs procédés de mise en relief et montré les presses permettant de les effectuer.

Le gaufrage, qui est une des méthodes les plus anciennes et les plus précises, peut créer des formes multi-niveaux en creux et en relief allant jusqu’à 1/8 de pouce. Il est réalisé au moyen d’une plaque matrice (en creux) et d’une plaque contre-matrice (en relief) gravées et pressées simultanément de chaque côté de la feuille. L’endos de la page conserve alors le creux inverse.

L’estampage à chaud, lui, consiste à appliquer une couleur mate ou dorée, souvent métallique, avec une matrice en relief chauffée et pressée sur un ruban de couleur. Puisqu’il laisse une marque en creux, il doit être effectué avant le gaufrage s’ils sont combinés, une avenue que nous envisageons pour le titre en couverture de notre livre.

La spécialité de l’atelier est la gravure, pratiquée avec le procédé intaglio. Ce dernier consiste à déposer l’encre sur une plaque gravée en cuivre qui est ensuite essuyée pour ne laisser l’encre que dans les creux. La pression de la plaque sur le papier imprime un fin tracé en relief. Cette technique, plus dispendieuse, est utilisée pour les petites surfaces et peut atteindre une grande précision dans les détails. On la retrouve notamment sur le papier monnaie, car elle est très difficile à dupliquer.

Nous avons également visité Thermographie Trans-Canada, une entreprise qui offre une autre option de mise en relief, la thermogravure. Celle-ci implique de déposer une poudre sur l’encre encore humide, ce qui la fait gonfler lorsqu’elle est cuite. Contrairement au gaufrage, ce procédé plus récent n’implique pas de creux à l’endos du papier. Il se révèle plus abordable, mais moins précis que le gaufrage. Il est effectué sur des presses de petits formats, utilisées pour de la papeterie. L’équipe de la chose imprimée, qui a réalisé la publication Exemplaire 2011 pour l’École de design, en a profité pour tester cette technique sur la couverture. Le texte en 7, 8.5, 9, 12 et 17 point a été thermographié sur une photographie imprimée en quadrichromie. Le résultat est très satisfaisant.

Le « UV raised varnish », procédé similaire à la thermogravure, relève d’un vernis imprimé en sérigraphie qui gonfle sous les ultra-violets. C’est la méthode qui semble répondre aux besoins de notre projet, car elle permet d’imprimer sur de plus grands formats de feuilles (jusqu’à 28 x 40 pouces). Le directeur technique Sylvain Prégent a fait beaucoup de recherche et de développement pour perfectionner cette technique. On peut obtenir trois niveaux d’épaisseur et ce, sur un papier vierge, une image en offset ou même une couverture laminée. Il serait possible d’appliquer ce procédé sur nos petits points de couleurs, mais la question de la précision reste complexe. Sylvain Prégent explique que le papier est vivant et que selon la grandeur de la feuille, il prend de l’expansion ou se rétrécit au gré de la température et de l’humidité ambiante. Il faudra alors évaluer le projet au moment où le design sera finalisé et l’ajuster au besoin.

Applications artistiques du braille

Nos recherches sur la tactilité nous ont amenés à découvrir des projets artistiques intégrant le braille dans une démarche dépassant sa simple fonctionnalité. Ces pratiques ont pour point commun de créer un pont entre la perception du réel qu’ont les personnes aveugles et non-aveugles.

Dans l’album pour enfants The Black Book of Colors, Melena Cottin et Rosana Faría ont eu l’idée de dépeindre les couleurs telles que les perçoivent les non-voyants. Chaque couleur est décrite en quelques mots dont l’imagerie fait appel au toucher, au goût, à l’odorat et à l’ouïe. Imprimé en braille et en caractères blancs sur pages noires, le texte est juxtaposé à une image en relief.

L’artiste Sophie Calle, dont la démarche nous intéresse beaucoup, vient de produire un livre intitulé Aveugles. Celui-ci réunit des témoignages de non-voyants sur la beauté, la couleur et le souvenir de la dernière image chez ceux qui ont subitement perdu la vue. Le texte est accompagné d’un portrait de l’aveugle et d’une photographie illustrant la réalité qu’il décrit.  Suit une traduction en braille réalisée au moyen de la photogravure, sur des pages entièrement blanches. L’ouvrage se révèle véritablement bilingue, puisqu’il amalgame les langages de l’image, de sa perception par l’aveugle et de la tactilité du braille.

Tactile Mind, le livre érotique de la photographe Lisa J. Murphy, nous a séduits par son imaginaire combinant tactilité et textualité. L’artiste a mis en scène et photographié des modèles nus portant des masques primitifs de sa fabrication, souvent des têtes d’animaux, et des accessoires modernes comme des souliers à talons hauts. Elle a ensuite sculpté puis thermoformé ses images pour les représenter en relief avec une grande précision. La photographie originale est décrite en braille, complétant par les mots l’évocation suscitée par les formes. Spécifiquement pensé en fonction d’un public aveugle, ce projet de création se démarque des traductions d’ouvrages initialement destinés aux voyants.

Sous une forme qui s’éloigne du livre imprimé, mais qui rejoint un public aveugle, nous avons découvert la pratique de SpY, un artiste qui appose des bandes autocollantes portant des messages en braille dans des endroits stratégiques de Madrid, tels des rampes. Cette œuvre intitulée Braillie s’inspire de la réalité urbaine des graffiti et vise à permettre aux non-voyants de l’expérimenter. Nous avons également appris qu’il existe au Museum of Modern Art (MoMA) un programme appelé Touch Tours. Il relève de visites guidées où les personnes aveugles sont invitées à toucher une sélection d’objets et de sculptures de la collection. À la bibliothèque du même musée, Rachael Morrison privilégie une approche sensorielle de l’imprimé dans sa performance « Smelling the Books ». Le projet en cours consiste à sentir tous les livres de la collection dans l’ordre de leur classement, et à documenter l’expérience en décrivant chaque odeur sous le titre et la cote de l’ouvrage.