Approches conceptuelles du livre

Parmi les ouvrages répertoriés dans notre base de données, nous avons fait une sélection de ceux dont la conception réinvestit le livre et ses modes d’appréhension. Ces œuvres ont en commun une esthétique dont la forme matérielle propose une incarnation du contenu.

C’est le cas du travail de la designer néerlandaise Irma Boom, qui explore de nombreux paramètres formels du livre, dont le format, le papier, la structure et la reliure. On peut voir l’ensemble de son œuvre dans son petit livre Irma Boom, Biography in Books (University of Amsterdam, 2010). Parmi ses réalisations, son remarquable Sheila Hicks : Weaving as Metaphor (Yale University Press, 2006), qui a gagné la médaille d’or du concours « Les plus beaux livres du monde » à Leipzig, offre une illustration de sa virtuosité. L’ouvrage montre des miniatures tissées à la main par l’artiste Sheila Hicks dans divers textiles et matériaux. Inspiré de ce travail, le livre propose un jeu de textures avec l’estampage de la couverture, mais surtout par la coupe irrégulière des pages, rappelant au toucher les pièces tissées de Sheila Hicks. L’objet prend la forme d’un bloc de papier blanc qui offre un contraste frappant avec les œuvres colorées de l’artiste.

Avec le livre conceptuel Tree of Codes de Jonathan Safran Foer (Visual Editions, 2010), c’est le rapport à la lecture qui a retenu notre attention. L’auteur a utilisé une version anglaise de son roman favori, Les Boutiques de cannelle de Bruno Schulz, et a troué des parties de ses pages, sculptant ainsi une autre histoire. Les mots d’une même page sont lus plusieurs fois, dans différents agencements, faisant à chaque fois surgir un sens nouveau. Le jeu de profondeurs qui prend place sur le papier nous propose alors une redéfinition de notre rapport au livre et à la page.

Le designer Robbie Mahoney nous offre, dans Shortcuts (Salvo, Royal College of Art, 1998), une réflexion sur notre relation au livre comme objet de possession. Le texte de son ouvrage ne peut être révélé qu’en effectuant des coupes successives du livre. Ses pages ne présentent que des bandes noires, et c’est sur la tranche, au fil des coupes, qu’on pourra lire le texte. Shortcuts incarne un choix entre deux désirs incompatibles, soit celui de préserver le livre et celui de le lire en entraînant sa destruction.

Dexter Sinister, quant à eux, abordent la question de la bibliothèque et du droit d’auteur dans Every Day the Urge Grows Stronger to Get Hold of an Object at Very Close Range by Way of Its Likeness, Its Reproduction (Dexter Sinister, 2008). L’ouvrage rassemble une sélection de 13 livres d’une bibliothèque « idéale » pour en faire une bibliothèque « transportable ». Chacun des 13 feuillets in-quarto non reliés représente 10 % d’un des livres choisis afin de respecter la loi sur la reproduction et les droits d’auteur. Les extraits, qui peuvent être reproduits isolément, proposent chacun une réflexion sur la diffusion de l’art d’aujourd’hui et la publication.

Ces livres conceptuels nous inspirent par la démarche artistique qu’ils contiennent. Dans ces cas particuliers, le rôle du designer graphique déborde les mandats habituels d’édition : il devient collaborateur, voire concepteur ou auteur du livre. Nous espérons éventuellement pouvoir présenter ces livres de notre collection et inviter leurs designers à partager leur approche éditoriale dans le contexte d’un événement public à Montréal.

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