Archives de Catégorie: 05. L’objet de désir & la collection

Un livre sur mesure

Au fil de nos recherches sur l’objet de désir et la collection, quelques pistes de création ont commencé à se dégager. L’histoire du livre, autant dans sa fabrication que dans son usage et sa diffusion, nous inspire plusieurs idées de réalisation de notre projet. Nous cherchons à concevoir un livre « idéal » dont les paramètres physiques seraient adaptés aux préférences de son possesseur, en insistant sur une apparence excentrique, très ornementée. À des époques où le livre était moins répandu, il était considéré comme un objet précieux, parfois même orné de pierres précieuses et rangé parmi les trésors plutôt que dans une bibliothèque. Les dorures sur tranche et les pages de garde colorées ajoutaient également à la valeur esthétique du livre. Tous ces éléments nous inspirent des idées de décoration, qui surjouerait la valeur de l’objet.

Une autre voie envisagée serait de réinvestir la tradition des ex-libris. Par le passé, la couverture du livre portait souvent la marque d’appartenance ou le nom du propriétaire. Aujourd’hui, l’idée d’une publication portant le nom de l’acquéreur plutôt que celui de l’auteur serait impensable, mais ce renversement comporte une réflexion intéressante, car il matérialise l’identification de l’individu aux ouvrages qu’il possède. Cet investissement narcissique détient tout un potentiel parodique à explorer. Pour personnaliser la couverture de notre livre, nous pourrions utiliser l’estampage à chaud avec diverses options de couleurs d’entoilage, de bordures et de caractères. L’acheteur serait donc invité à choisir certains paramètres de son livre, pour en faire un objet selon son goût. Cette piste rappelle aussi la démarche de certains collectionneurs du 18e siècle, qui faisaient relier tous leurs ouvrages au même format pour décorer leur bibliothèque.

La façon dont les collectionneurs classent leurs ouvrages est aussi une source d’inspiration pour l’organisation du texte et la structure de notre livre conceptuel. Pour le moment, le texte qui nous intéresse est celui de La bibliothèque, la nuit d’Alberto Manguel, qui traite de la façon dont la bibliothèque de quelqu’un, dans ses collections et son classement, reflète les habitudes et la personnalité du lecteur. Manguel y envisage une approche désordonnée du livre, dans lequel on peut entrer et sortir à tout moment, et explore les liens inusités qui surgissent au gré des connaissances que l’on y acquiert.

Ce type de pratique de lecture pourrait se refléter à même les paramètres de design du livre. D’où cette idée qui a surgi d’explorer différents types de pliages possibles pour une feuille ayant le même contenu. Il en résulte des paragraphes désordonnés et étalés sur plusieurs pages, dans lesquels la lecture devient une promenade labyrinthique. Les essais visuels entrepris par Mélissa Pilon explorent ces possibilités de concevoir différents formats pour un même livre. Devenant un objet sur mesure, le livre pourrait alors varier en tailles, en plus de varier en couleurs et en ornements.

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Visite chez Gallimard : au croisement des métiers du livre

Pour bénéficier de points de vue extérieurs à notre projet, nous contactons régulièrement  des représentants des métiers du livre tels qu’imprimeurs, éditeurs et relieurs. Récemment, nous avons rencontré Florence Noyer, éditrice chez Héliotrope et directrice de Gallimard Ltée au Québec. En tant qu’éditrice, son amour du livre l’amène à porter une grande attention à la forme physique de l’objet, son matériau, son esthétique. Mais l’espace graphique doit être au service du contenu, épouser une démarche. Pour elle, un livre est d’abord un texte, et son travail va dans le sens d’un respect et d’une considération des auteurs avant tout. Ainsi, notre démarche ’’inversée’’ l’a interpelée, dans la mesure où, dans le cadre de la chose imprimée, le concept graphique du livre précède et détermine le choix du texte. Elle a aussi partagé avec nous son expérience au sujet de la diffusion, et de la charge de travail à part entière que cette étape requiert. Ces considérations nous confirment dans notre volonté de développer des collaborations avec des galeries et des librairies spécialisées, et de participer à des foires ou des expositions pour faire connaître nos futures créations.

Dans le même édifice se trouve la librairie Gallimard, où Marine Gurnade a spontanément accepté de nous faire une visite guidée des lieux. Elle nous a fait profiter de sa très bonne connaissance du paysage éditorial actuel, et de son regard de libraire, particulièrement attentif à l’aspect marketing du design du livre. Florence avait déjà insisté sur l’importance de la couverture, tout en soulignant la réticence des graphistes à ce niveau, car ils sont parfois dans une volonté d’épure du travail. Mais pour elle, c’est une question de cohérence avec le projet du livre au complet. Marine nous a expliqué que la couverture établit un lien rapide de connivence entre le lecteur et le livre, elle fonctionne comme un repère. De plus, elle permet à une maison d’édition de renforcer son identité en faisant appel à un certain public. Par exemple, la sobriété esthétique du Quartanier annonce une recherche formelle et s’adresse à un public intellectuel, avant tout des littéraires. Chez Gallimard, les demi-jaquettes combinent impact visuel et simplicité, pour attirer un plus large public tout en gardant un gage de valeur. Pour le polar, les premiers codes-couleur pris comme référence (le noir et le jaune) permettent l’identification rapide à un genre. Mais aujourd’hui, les éditeurs jouent entre adéquation et prise de liberté vis-à-vis de ces codes inscrits dans l’imaginaire collectif.

En général, les livres s’intègrent à des collections, qui ont chacune une maquette préétablie. Il n’y a donc pas de projet de design pour chaque livre en particulier, excepté quelques hors série. Mais en poésie, les livres sont souvent moins formatés, l’édition plus artisanale et à petits tirages laissant la place à une grande créativité graphique. Les livres pour enfant constituent l’autre catégorie où l’innovation visuelle est la plus importante. On retrouve des livres de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les matières, et des projets uniques cohabitent avec des collections plus traditionnelles.

Pour finir, nous avons abordé avec Florence la question de l’avenir des métiers du livre à l’heure de la révolution de l’E-book. Pour elle, le numérique va prendre énormément d’ampleur. La réflexion typographique à cet endroit est face à de gros défis et s’ouvre à de nombreuses possibilités de créativité. Elle encourage les designers à se lancer dans ce nouveau créneau qui s’ouvre. Tout reste à explorer pour repenser le livre sur un nouveau support, avec des espaces de navigation différents, un rapport à l’image enrichi et des possibilités naissantes d’interactivité. Face à ce changement de paradigme, le métier d’éditeur est à réinventer, mais ce sont surtout les librairies traditionnelles qui sont menacées.

Approches conceptuelles du livre

Parmi les ouvrages répertoriés dans notre base de données, nous avons fait une sélection de ceux dont la conception réinvestit le livre et ses modes d’appréhension. Ces œuvres ont en commun une esthétique dont la forme matérielle propose une incarnation du contenu.

C’est le cas du travail de la designer néerlandaise Irma Boom, qui explore de nombreux paramètres formels du livre, dont le format, le papier, la structure et la reliure. On peut voir l’ensemble de son œuvre dans son petit livre Irma Boom, Biography in Books (University of Amsterdam, 2010). Parmi ses réalisations, son remarquable Sheila Hicks : Weaving as Metaphor (Yale University Press, 2006), qui a gagné la médaille d’or du concours « Les plus beaux livres du monde » à Leipzig, offre une illustration de sa virtuosité. L’ouvrage montre des miniatures tissées à la main par l’artiste Sheila Hicks dans divers textiles et matériaux. Inspiré de ce travail, le livre propose un jeu de textures avec l’estampage de la couverture, mais surtout par la coupe irrégulière des pages, rappelant au toucher les pièces tissées de Sheila Hicks. L’objet prend la forme d’un bloc de papier blanc qui offre un contraste frappant avec les œuvres colorées de l’artiste.

Avec le livre conceptuel Tree of Codes de Jonathan Safran Foer (Visual Editions, 2010), c’est le rapport à la lecture qui a retenu notre attention. L’auteur a utilisé une version anglaise de son roman favori, Les Boutiques de cannelle de Bruno Schulz, et a troué des parties de ses pages, sculptant ainsi une autre histoire. Les mots d’une même page sont lus plusieurs fois, dans différents agencements, faisant à chaque fois surgir un sens nouveau. Le jeu de profondeurs qui prend place sur le papier nous propose alors une redéfinition de notre rapport au livre et à la page.

Le designer Robbie Mahoney nous offre, dans Shortcuts (Salvo, Royal College of Art, 1998), une réflexion sur notre relation au livre comme objet de possession. Le texte de son ouvrage ne peut être révélé qu’en effectuant des coupes successives du livre. Ses pages ne présentent que des bandes noires, et c’est sur la tranche, au fil des coupes, qu’on pourra lire le texte. Shortcuts incarne un choix entre deux désirs incompatibles, soit celui de préserver le livre et celui de le lire en entraînant sa destruction.

Dexter Sinister, quant à eux, abordent la question de la bibliothèque et du droit d’auteur dans Every Day the Urge Grows Stronger to Get Hold of an Object at Very Close Range by Way of Its Likeness, Its Reproduction (Dexter Sinister, 2008). L’ouvrage rassemble une sélection de 13 livres d’une bibliothèque « idéale » pour en faire une bibliothèque « transportable ». Chacun des 13 feuillets in-quarto non reliés représente 10 % d’un des livres choisis afin de respecter la loi sur la reproduction et les droits d’auteur. Les extraits, qui peuvent être reproduits isolément, proposent chacun une réflexion sur la diffusion de l’art d’aujourd’hui et la publication.

Ces livres conceptuels nous inspirent par la démarche artistique qu’ils contiennent. Dans ces cas particuliers, le rôle du designer graphique déborde les mandats habituels d’édition : il devient collaborateur, voire concepteur ou auteur du livre. Nous espérons éventuellement pouvoir présenter ces livres de notre collection et inviter leurs designers à partager leur approche éditoriale dans le contexte d’un événement public à Montréal.

L’imprimé québécois

En cherchant à définir les paramètres qui font du livre un objet de désir, nous avons interrogé divers passionnés de l’imprimé. Nous tentons de saisir l’importance des caractéristiques physiques des œuvres pour les « fous des livres ». C’est dans cette perspective que nous avons rencontré Gaëtan Dostie, fondateur de la Médiathèque littéraire. Sa collection est destinée à sauvegarder notre mémoire historique et culturelle en partageant avec le public des milliers d’œuvres artistiques et littéraires québécoises.

En visitant la médiathèque de quatre étages, nous nous sommes intéressés au classement des œuvres, qui se décline par époques. Chacune des pièces est dédiée à une période ou à un courant important de notre histoire littéraire. Le salon bleu est consacré à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle; une autre pièce, au manifeste du Refus Global (1948); et le hall, à la Nuit de la poésie de 1970. Outre les livres, on peut voir sur les murs des manuscrits, des photos d’écrivains, des peintures, des gravures ainsi que des affiches d’évènements artistiques et poétiques. Plusieurs « autels » célèbrent des poètes majeurs de notre littérature tels que Claude Gauvreau, Émile Nelligan et Paul-Marie Lapointe. L’intérêt de Gaëtan Dostie pour la fabrication du livre est également manifeste. On trouve dans le hall une reconstitution de la presse de Gutenberg datant de 1940, avec un montage en caractères de plomb du poème « Soir d’hiver » de Nelligan. À l’étage est exposé un atelier de reliure ainsi qu’une collection de fers à dorer, de caractères de plomb et de bois.

Gaëtan Dostie prend conscience très tôt de la fragilité du patrimoine littéraire québécois. Dès l’adolescence, il se donne pour mission de sauver nos livres et notre culture de la disparition. Il achète durant des années des ouvrages provenant de bibliothèques religieuses, de ventes de garage, de librairies de seconde main et d’encans. Il fréquente également beaucoup d’écrivains, dont Gaston Miron et Hubert Aquin, qui lui lègueront plusieurs livres et manuscrits. Cette quête dépassera le désir d’une collection personnelle. La vocation de la médiathèque est en effet de montrer et de faire circuler les œuvres, dont plusieurs sont des inédits. Le collectionneur rêve même d’un « médiabus » qui pourrait faire voyager les ouvrages, comme le faisaient autrefois les colporteurs.

Gaëtan Dostie entretient un rapport très sensible à ses livres, plus particulièrement à leur fabrication et à leur conception. Dans les ouvrages anciens tels que la Flore canadienne de l’abbé Provancher, il se passionne pour la prouesse technique des imprimeurs. L’iconographie occupe également une place importante dans son approche des œuvres. L’édition illustrée de La marche à l’amour de Miron chez Erta, ou encore L’Abécédaire de Roland Giguère illustré sur rouleau comptent parmi ses ouvrages favoris. Le collectionneur regrette que l’iconographie des œuvres disparaisse dans les rééditions, réduisant les originaux à des catalogues de textes. C’est pourquoi il s’est voué tout particulièrement à l’acquisition de la première édition de chaque ouvrage. Il rêve de réaliser une anthologie de l’imprimé québécois où seraient rassemblés le visage des auteurs, leur biographie, leurs manuscrits, leur signature et les imprimés originaux. Il faudrait selon lui numériser les livres anciens, en incluant les couvertures, pour observer le contexte du papier, de la typographie, de la reliure et de l’impression. Ainsi, la matérialité de l’édition originale pourrait devenir un legs accessible de notre culture, ajouter une autre dimension aux connaissances que nous possédons sur les œuvres.

L’imprimé de demain sera de moins en moins informatif, puisque la toile deviendra notre première source de renseignements, affirme Gaëtan Dostie. Le livre serait voué à devenir un objet de culture, vers lequel l’amateur d’art devra se tourner. Il faudra donc circonscrire les nouvelles manifestations du livre, une vision que l’équipe de La chose imprimée partage.

Marques d’appartenance

C’est à la Collection patrimoniale des livres anciens (BAnQ) que nous avons rencontré une spécialiste des ex-libris, Isabelle Robitaille. Nous nous intéressons à l’ex-libris (qui signifie étymologiquement « de la bibliothèque de… ») parce qu’il témoigne chez les collectionneurs d’un besoin de s’approprier les livres qu’ils possèdent en les identifiant à leur nom. Le souci esthétique dont les marques d’appartenance font preuve ajoute également une dimension attrayante aux aspects matériels du livre.

Il existe différentes catégories d’ex-libris. La marque d’appartenance manuscrite est la plus vieille et la plus courante, puisqu’elle est plus accessible et précède l’invention de l’imprimerie. L’ex-libris fut au départ l’œuvre d’enlumineurs à qui les propriétaires de livres donnaient le mandat d’exécuter leur signature. C’est pour ne pas déranger le travail des enlumineurs que la signature a pris éventuellement place sur les pages de garde. Dans plusieurs des ouvrages que nous avons observés, on retrouve l’itinéraire du livre de propriétaire en propriétaire, ou de génération en génération s’il a appartenu à une même famille.

Au Québec, l’une des plus anciennes marques d’appartenance est celle des Sulpiciens de Montréal (arrivés en Nouvelle-France à partir de 1657), puisque ce sont surtout les communautés religieuses qui détiennent les ouvrages au début de la colonie. La plupart proviennent d’Europe, car il faudra attendre 1764 pour la première imprimerie au Québec, et 1804 pour la première usine de papier. Les premiers ex-libris imprimés prendront la forme d’étiquettes typographiques, de telle sorte que dans beaucoup de livres de cette époque, on peut voir se côtoyer à la fois des marques d’appartenance manuscrite et typographique.

On voit ensuite apparaître les ex-libris armoriés dans les livres appartenant à des communautés religieuses ou à de grandes familles. Les armoiries ont leur langage propre, explique Isabelle Robitaille : les couleurs et les formes portent une signification précise, qu’une devise vient parfois compléter. Vers la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, alors que la classe bourgeoise se développe, les ex-libris comprennent davantage le nom et la profession des propriétaires, ainsi que des gravures thématiques illustrant leurs intérêts. Celui de l’écrivain Thomas-Simon Gueulette, par exemple, met en scène des personnages de ses contes et de ses pièces de théâtre. Des ex-libris plus récents montrent aussi la bibliothèque du collectionneur (on les nomme Book Pile Plate).

Hormis les étiquettes typographiques, les ex-libris peuvent prendre la forme d’estampilles ou de cachets (parfois en pochoirs), de sceaux en cire ou encore d’estampilles poinçonnées. Les ex-libris des bibliothèques, qui constituent un autre lieu de passage des livres, en sont les meilleurs exemples. L’Institut canadien de Montréal (1844-1880) possède l’une des marques de provenance les plus singulières : une languette de carton imbriquée dans deux fentes pratiquées sur la page de garde. On peut retrouver sur la reliure une autre forme d’ex-libris, les monogrammes, qui consistent en un caractère alliant les principales lettres d’un nom. Nous avons également pu voir un exemple de super libris, une marque d’appartenance qui se trouve sur l’extérieur du livre. Sur la couverture et le dos d’un immense ouvrage donné par Napoléon III lors de sa visite au Québec, plusieurs « N » ainsi qu’un écusson sont gravés en or.

Les dons sont d’ailleurs souvent écrits dans des notices sur la page de garde (ex-dono) spécifiant les noms de l’ancien et du nouveau propriétaire du livre. D’autres ex-libris se veulent des instructions sous forme de poème quant à la façon de prêter l’ouvrage, ou encore des menaces adressées à une personne qui volerait le livre. C’est cependant l’acharnement à effacer les marques laissées par les anciens propriétaires du livre qui nous a surpris. Souvent, les signatures ont été rayées ou encore découpées sur la page de garde, et les super libris ont été grattés, ce qui empêche de retracer la provenance du livre.

Plusieurs collectionneurs québécois se sont constitué une véritable bibliothèque personnelle. L’abbé Verreau avait un système de classement maison qui se déclinait en numéros, en classes, en divisions et en séries. Philéas Gagnon a quant à lui publié une bibliographie regroupant tous les ouvrages canadiens de sa collection. Il s’est aussi intéressé à la question des ex-libris, puisqu’il en a fait des archives en un volume. Pour les chercheurs comme Isabelle Robitaille, cette initiative permet d’observer différentes marques de provenance, qui perdent cependant leur fonction puisqu’elles ont été enlevées du livre où elles étaient apposées.

L’intérêt pour la collection d’ex-libris s’est développé à partir du 20e siècle. Celle de Philippe Masson, qui compte 6000 marques de provenance, est numérisée à la Bibliothèque des livres rares et des collections spécialisées de l’Université McGill. L’information commence à être cataloguée dans les bibliothèques. Peu de chercheurs s’intéressent spécifiquement à cette question. Pour Isabelle Robitaille, ce champ de recherche comporte beaucoup de difficultés, puisqu’il faut sonder les livres eux-mêmes pour trouver et étudier les ex-libris. Dans le cadre de son doctorat, où elle voulait recréer la bibliothèque d’un bibliophile à partir d’ex-libris, elle a consulté plus de 50 000 livres.

C’est après des études en archéologie et en muséologie qu’Isabelle Robitaille s’est intéressée à la bibliothéconomie. Détective du livre, elle aborde les ouvrages comme des artéfacts, car elle identifie leur provenance et leur trajet d’après son étude des ex-libris. Si elle possédait une marque de provenance personnelle, il s’agirait d’une gravure en bois d’une bibliothèque. Lorsque nous l’avons questionnée sur ses préférences, elle a d’emblée répondu aimer les livres petits, au papier de chiffon mou et effiloché, les reliures dorées et les dessins qu’on peut observer sur la gouttière lorsqu’on en modifie l’inclinaison. Les sens prennent beaucoup de place dans son approche des œuvres : elle aime l’odeur du vieux papier et la texture des couvertures gaufrées ou en vélin, regrettant qu’on ne puisse les toucher qu’avec des gants. C’est cet aspect sensible, physique (sans compter l’absence d’ex-libris) de notre relation aux livres qui manque selon elle dans les versions électroniques, même si elle convient que la numérisation est un moyen de conservation très utile des œuvres.

La matérialité du livre en collection

Nous avons visité la Bibliothèque des livres rares de l’Université McGill pour y observer la William Colgate Printing Collection, unique à Montréal en matière de design, de typographie et d’imprimerie. Nous y avons été reçus par Donald Hogan, spécialiste et passionné de la collection. Le fonds, nous a-t-il expliqué, est né en 1954 suite à un don de M. William George Colgate, qui s’intéressait au domaine du livre, plusieurs de ses amis pratiquant le métier d’imprimeur. À lui seul, le fonds William G. Colgate a fourni entre 5 et 10 % de la collection actuelle, qui se chiffre aujourd’hui à plus de 13 000 monographies.

La collection présente un classement exceptionnel : les livres y sont répertoriés par designers, imprimeurs ou relieurs, c’est-à-dire selon les aspects matériels de leur conception. Elle comprend des œuvres de designers ayant marqué l’histoire du livre, tels que William Morris, Charles Dwiggins et Eric Gill. On y retrouve également des livres de petites maisons d’édition (Small Presses) et des éditions d’art à caractère particulier (Private Presses). Celles-ci rejoignent notre démarche de création, puisque leurs concepteurs œuvrent à toutes les étapes de la production, du choix du texte à l’impression en passant par la composition typographique et la reliure. Nous avons pu parcourir des livres de la Doves Press et de la Golden Cockerel Press, ainsi qu’une série plus contemporaine de la Black Sparrow Press, aux magnifiques tranches colorées. Ces collections présentent plusieurs exemples de la prouesse technique de ces imprimeurs, notamment dans les ouvrages en couleur.

Dans le hall de la bibliothèque, nous avons assisté à l’exposition des livres primés par le concours Alcuin Society Awards for Excellence in Book Design in Canada.  Cette compétition est l’une des seules à tenir compte de tous les aspects du livre imprimé : la typographie, la mise en page, l’intégration des illustrations, la qualité de l’impression, le choix du papier et la reliure. Les ouvrages sélectionnés représentent annuellement le Canada au Concours international « Les plus beaux livres du monde » à Leipzig, en Allemagne. Sur les trente oeuvres envoyées à Leipzig par la Société Alcuin l’année précédente, deux ont été mises en nomination : This (and That was That) de Jason Dewinetz, publié par la GreenBoatHouse Press, et Dialogue de Judith Poirier, autopublié. Ces créations, alliant un design contemporain à des techniques d’impression typographique traditionnelles, étaient toutes deux des éditions à tirage limité.

La folie des livres

À bien juste titre, c’est en parcourant des livres de nos collections personnelles que nous puisons nos premières idées pour le cinquième thème du projet, « L’objet de désir & la collection ». Parmi ces livres se trouvent Si par une nuit d’hiver un voyageur, d’Italo Calvino, surtout pour les descriptions qui sont faites, au premier chapitre, de la librairie et de toutes les sortes de livres qui s’y trouvent; 84, Charing Cross Road, de Helen Hanff, roman épistolaire entre une Américaine amoureuse des livres et un libraire londonien qui lui envoie ses plus belles trouvailles; La bibliothèque, la nuit, d’Alberto Manguel, essai apportant un éclairage philosophique sur les collections; et finalement Une histoire de la lecture, du même auteur, surtout pour nous avoir fait découvrir le Büchernarr, ou le « fou des livres ».

Tiré d’un recueil de poèmes de Sébastien Brandt publié en 1494 intitulé Narrenschiff, ou La nef des fous, ce personnage constitue une allégorie de la manie d’accumuler des livres. Les sept clochettes de son chapeau indiqueraient sept types de folies du livre : « le fou qui collectionne les livres pour la gloire, comme s’il s’agissait d’un mobilier coûteux », celui « qui espère devenir sage en consommant des livres en trop grand nombre », celui « qui collectionne des livres sans vraiment les lire, en se contentant de les feuilleter pour satisfaire sa vaine curiosité », celui « qui aime les livres aux enluminures somptueuses », celui « qui couvre ses livres d’étoffes précieuses », celui « qui compose et publie des livres mal écrits sans avoir lu les classiques, et sans aucune connaissance de l’orthographe, de la grammaire ou de la rhétorique » et finalement « celui qui méprise totalement les livres et se moque de la sagesse qu’on peut y trouver » (Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, Actes Sud, « Babel », 1998, p. 352-353).

Nous entamons donc notre réflexion avec l’idée de rencontrer ces fous des livres : des personnes qui, tout en oeuvrant dans des domaines différents, entretiennent un rapport de collection avec le livre. Parmi les gens que nous avons pressentis pour cette étape du projet, il y a un bibliothécaire spécialisé dans les livres rares, un éditeur, un professeur en philosophie, un libraire, un collectionneur particulier, un designer, un critique littéraire et un écrivain.

Nous avons établi une liste de caractéristiques physiques du livre que nous présenterons à ces personnes afin de vérifier si ce sont des facteurs qui peuvent influencer leur choix de livres : format, papier, reliure, couverture, matériaux, typographie et mise en page, technique d’impression, etc. Nous leur poserons aussi une série de questions sur leurs collections personnelles, sur leurs habitudes, manies et rituels avec les livres en tant qu’amoureux de l’objet imprimé.

Parallèlement, Isabelle Robitaille, qui travaille à la Collection patrimoniale des livres anciens (BAnQ), a accepté de nous rencontrer à la fin août afin de partager ses connaissances sur l’histoire des ex-libris.

La périphérie du livre

Thanh Truc Trinh élabore présentement une banque de données qui a pour but de répertorier les titres qui nous intéressent mais aussi tout ce qui se trouve derrière et qui leur est connexe : designers, imprimeurs, éditeurs, distributeurs, etc. Cette banque de données rassemblera ainsi les différentes sources qui gravitent autour du type de livre qui fait l’objet de nos recherches : livre du XXIe siècle, livre conceptuel ou livre d’artiste conçu par des designers, livre sur le livre, à la démarche autoréflexive. Nous avons commencé par répertorier les librairies spécialisées qui distribuent ces livres. Ces quelques prochaines adresses sont nos lieux préférés parmi notre liste.

MONTRÉAL

La librairie du Centre canadien d’architecture (CCA) est l’incontournable à Montréal en ce qui concerne les livres sur l’architecture et sur le design. Elle rassemble, parmi ses nombreux ouvrages, des titres de plusieurs éditeurs de renommée internationale, des livres au design particulièrement soigné, des livres spécialisés en typographie.

Drawn & Quarterly est d’abord une maison d’édition de romans graphiques qui a aussi une boutique dans le Mile-End. En plus d’y distribuer ses propres livres, elle y tient des livres artistiques et expérimentaux d’autres éditeurs. Son intérêt principal gravite autour de l’illustration, de l’aspect graphique de l’édition. En organisant des activités de toute sorte (conférences, ateliers, etc.), elle permet la rencontre entre les artistes du quartier et le public. C’est une maison d’édition qui est près de la communauté des créateurs d’ici et d’ailleurs.

La librairie Port de tête, en plus d’être une référence en littérature et en philosophie, ont en magasin des livres d’artiste, des petits journaux de créateurs québécois francophones, des parutions de microéditions locales, une grande sélection de livres pour enfants, etc.

NEW YORK

Printed Matter, à la fois bureau, magasin et galerie, est un centre qui regroupe les livres de différents domaines, allant des livres d’artistes aux fanzines. On retrouve, dans sa sélection très large, autant la production d’artistes de renom que celle de créateurs locaux émergents. C’est un lieu inspirant lie archivage, exposition et vente au détail.

Dexter Sinister est un projet dont l’intention des créateurs est de prendre part à toutes les étapes du processus. Il n’y a donc plus de distinction entre chacun des stades de la création à la distribution d’un livre, de l’élaboration du contenu et du design jusqu’à l’impression. L’atelier de design est aussi une boutique ouverte au public le samedi. On y trouve une vingtaine de titres dont la revue éponyme.

LONDRES

Donlon Book est une petite librairie située à l’entrée du Broadway Market. Dans cet espace très étroit se trouve une sélection de livres d’art, d’éditions limitées ainsi que des trouvailles de Conor, son propriétaire, et de ses quelques employés.

Magma est une librairie qui s’est installée dans trois différents quartiers de Londres. En magasin se trouve un éventail de livres et de magazines internationaux qui sont des références dans les domaines de l’art et du design.

AMSTERDAM

Nijhof & Lee est une librairie qui possède une collection impressionnante de livres rares d’hier et d’aujourd’hui sur la typographie, sur le design et sur le livre lui-même. Des centaines de livres entassés sur des tablettes de bois tapissent les murs où se côtoient des incontournables, des livres que l’on voudrait feuilleter avec des gants blancs et des livres actuels qui prendront indéniablement beaucoup de valeur avec le temps. Nijhof & Lee est présentement en période de déménagement et ses nouveaux locaux, situés à la collection spéciale de la bibliothèque de l’université d’Amsterdam, ouvriront en juin.

Ces quelques adresses constituent un échantillon de notre banque de données, actuellement en construction, et nous partagerons certaines des entrées sur d’autres sujets au fil du développement de nos recherches.