Archives mensuelles : février 2011

La mécanique de la lecture

Pour entamer la partie du projet sur la lisibilité, nous avons commencé par nous documenter sur le phénomène de la lecture et sur les facteurs qui déterminent la lisibilité. Nos recherches nous ont amenés à la fois du côté des classiques de la typographie (notamment The Visible Word, 1968) et de celui des recherches en neuropsychologie (entre autres Les neurones de la lecture, 2007). Ces ouvrages nous permettent de voir les liens entre le mécanisme de la lecture et les développements de la typographie, en particulier les études qui ont permis d’établir des standards, de valider des principes déjà mis au point par les typographes au fil des siècles.

Grâce à ces ouvrages, nous avons appris que la lecture implique plusieurs niveaux d’analyse qui se déroulent en une fraction de seconde, parfois simultanément. Notre projet consiste ainsi à en « ralentir » le processus afin de mieux le comprendre. En termes de design, Gabrielle Lamontagne en est présentement à tenter des applications concrètes de certains mécanismes de lecture que nous avons isolés. Nous souhaitons explorer ces phénomènes et les traduire de façon graphique.

Parmi les exemples qui nous inspirent, il y a le concept de « fenêtre mobile », soit la façon dont l’œil se déplace sur la page, repère et reconnaît ce dont il a besoin pour anticiper le mot. Selon d’autres principes, le mot serait éclaté (en lettres, en paires de lettres, en syllabes) puis reformé avant d’être reconnu. Nous nous intéressons aussi à la question de la hiérarchie visuelle, soit la façon dont l’œil repère ce qu’il cherche dans un texte, ainsi qu’au modèle du pandémonium, lequel implique la compétition, au sein des réseaux de neurones, entre des lectures divergentes.

Bref, les étapes de la lecture définissent le cadre que l’on explorera. Nous planifions rencontrer un neuropsychologue qui pourra, à partir de cas cliniques, nous lancer sur d’autres pistes ou confirmer celles que nous avons suivies. Nous sommes aussi à la recherche d’un texte dont le contenu irait de pair avec les manipulations graphiques que nous envisageons.

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Le Moon

Nous avions été séduits par cette forme d’écriture lors de notre visite de l’exposition Le braille, c’est normal! à la Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ). Nous avions alors eu l’impression que le Moon avait disparu, remplacé par le braille, lui aussi créé au milieu du XIXe siècle. Mais nous avons appris que le Moon est encore enseigné en Angleterre, pour des enfants qui ont des difficultés d’apprentissage ou pour des personnes qui ont perdu la vue plus tard, donc qui ont déjà une connaissance des formes des caractères alphabétiques. En effet, les signes du Moon, au lieu d’être, comme les caractères du braille, formés par une série de points surélevés, sont composés de lignes, de courbes et d’angles en relief représentant des formes simplifiées des 26 lettres de l’alphabet.

Cette méthode de lecture par le toucher ne s’est pas développée autant que le braille : peu de livres en Moon sont disponibles, aucun magasine n’existe et, contrairement au braille, aucun outil informatique n’a été élaboré à partir de cette méthode de lecture.

Le braille à la Bibliothèque nationale

La bibliothécaire Chafika Hamdad nous a reçues au Service québécois du livre adapté (SQLA), que nous souhaitions visiter dans le but de voir des exemples de différents formats et de divers types de publications. Ce service est l’unique endroit de la province où il est possible, pour les personnes éligibles à ce programme, d’emprunter des ouvrages en braille ainsi que d’autres documents adaptés (livres audio, documents électroniques, etc.). De tous les abonnés du service, seulement 10% sont des lecteurs de braille, soit entre 500 et 600 personnes; les autres abonnés, qui ont parfois perdu la vue tard dans leur vie, utilisent surtout les livres audio. Cette collection ne consigne généralement qu’un seul exemplaire de chacun des ouvrages, lesquels sont envoyés par la postes aux abonnés et retournés de la même façon.

Nous avons aimé apprendre que les livres imprimés sont dits « en noir », comme on dirait « en braille » pour ceux qui sont, au contraire, complètement blancs. Nous avons été impressionnées par l’espace occupé par les livres en braille. En effet, chaque cellule correspondant en taille à un caractère de 24 points, le nombre de pages est rapidement multiplié. Ainsi, le cinquième tome de la célèbre série Harry Potter, soit Harry Potter et l’Ordre du phénix, qui fait 1035 pages en traduction française, est composé de 18 volumes dans sa version en braille, chacun des volumes comprenant entre 120 et 150 pages. Il est difficile d’établir un comparatif parfait étant donné les différents formats des publications existantes, mais il semblerait que, en moyenne, une soixantaine de pages « en noir » équivaudraient à un volume en braille.

En ce qui concerne la fabrication, nous avons constaté que les ouvrages plus anciens, de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, avaient des reliures cousues classiques. La plupart des ouvrages sont imprimés sur des pages individuelles reliées, plutôt que sur des cahiers. Les livres ne sont pas rognés pour ne pas écraser les cellules. Il y a aussi des reliures particulières où on trouve l’ouvrage « en noir », soit dans sa version originale, intégré à la couverture du livre en braille. Les éditions plus récentes utilisent les « serre-lock » ou les boudins, qui ont l’avantage de permettre de remplacer une page au besoin, mais qui ont le désavantage d’être fragiles. Dernièrement, on recouvre les reliures de boudins métalliques d’un dos en plastique qui permet de les protéger.

Les duos-médias que nous avions vus à l’Institut Nazareth & Louis-Braille s’adressaient aux enfants et à leurs parents. Au SQLA, nous avons pu voir un autre type de duo-média, soit la juxtaposition, dans un même ouvrage, des gros caractères sur les pages de gauche et du braille correspondant sur les pages de droite, ce qui s’adresse aux personnes ayant un certain résidu visuel.

Comme nous nous intéressons à la représentation tactile des images, nous avons été intriguées par un livre de traductions graphiques et tactiles de peintures de Claude Monet. La pertinence de telles représentations est sujette à discussion. Chafika Hamdad semblait dire que cela pouvait être pertinent surtout lorsqu’il y avait résidu visuel, afin de pouvoir compléter la compréhension de l’image.

Tel que nous le souhaitions, nous avons pu voir des documents adaptés de différents types, tels que des dictionnaires, des partitions musicales, des livres pour enfants, des transpositions visuelles d’œuvres d’art, des recueils de poésie. Nous y allions aussi dans le but de voir si les livres d’artistes existaient pour les non-voyants. Le seul que le SQLA possède est Feuille, de Katsumi Komagata (coédition One Stroke et Trois Ourses, en collaboration avec Les Doigts qui rêvent, pour le centre George-Pompidou). C’est précisément le type d’objet qui nous intéresse, puisqu’il allie l’exploration de la matérialité du livre au premier de nos thèmes, soit la tactilité.

Bref, nous avons pu voir un ensemble d’ouvrages qui nous a inspiré plusieurs idées. En voyant ces différents types de livres, nous avons réfléchi aux façons dont nous développerons et appliquerons ces techniques dans un projet de création.

Institut Nazareth & Louis-Braille

Au mois d’octobre, une rencontre avec Janie Lachapelle, à l’Institut Nazareth & Louis-Braille, nous a permis de visiter les installations où sont produits des livres et des magazines en braille, dont les questions techniques de conception et d’impression nous intéressaient.

Une imprimante embosseuse est utilisée pour les petits tirages (75 à 100 copies). Comme pour tous les livres en braille, le papier utilisé doit être résistant et assez cartonné, en plus d’être lisse afin de faciliter la lecture des cellules. Avec cette technique, l’embossage n’est possible qu’au recto du papier.
L’impression sur feuilles de plastique a l’avantage de rendre les cellules plus résistantes et de pouvoir se laver, ce qui peut être pratique pour des livres de recettes en braille, par exemple. Comme les feuilles sont transparentes, elles permettent aussi ce qu’on appelle les duos-médias : à un livre traditionnel déjà existant sont ajoutées des pages transparentes où se trouve une transcription en braille du texte. Cette technique est souvent utilisée dans des livres pour enfants, où le texte de chaque page est assez court pour être transcrit en entier, ce qui permet à des parents aveugles d’enfants non-aveugles, ou l’inverse, de partager la lecture d’un même livre.

Pour les tirages plus élevés, tels que celui de la revue Le carrefour, produite à 300 exemplaires, on a recours à une presse, rappelant le offset, qui utilise des plaques de zinc embossant quatre pages à la fois, dont les rangées de cellules sont décalées afin de permettre l’impression recto verso. Les revues sont imprimées sur du papier plus mince, moins résistant, puisque leur qualité de média éphémère fait qu’elles sont gardées moins longtemps.

Nous avons aussi appris qu’il n’est pas possible de rogner les publications en braille comme on le fait pour les livres traditionnels, puisque cela écraserait les cellules et en diminuerait la lisibilité. C’est cette même raison qui fait qu’il ne faut pas entreposer ces livres à plat où les empiler.

Pour les personnes qui ont un résidu visuel assez important pour pouvoir lire de l’imprimé traditionnel, il existe des livres adaptés, imprimés en gros caractères (18 points), où sont utilisées des polices sans empattement, simples (Verdana, Arial, Tahoma), qui facilitent la lecture.

Janie Lachappelle nous a montré les impressionnants cartables contenant les plans en relief de chacune des stations du métro de Montréal. Chaque cartable contient les informations sur une seule station de métro, dans une seule des deux directions. Ces cartes en relief fonctionnent avec une légende où sont indiqués différents repères (téléphone, mur, portes métalliques, escaliers roulants, support à vélo, etc.) qui permettent aux personnes aveugles qui les ont étudiées à l’avance et apprises par cœur de circuler dans la station de métro et autour de celle-ci, étage par étage.

Trois techniques différentes permettent de produire des images tactiles. Il y a d’abord le thermoformage, qui consiste à utiliser une matrice en bois ou une maquette en relief pour en imprimer la forme dans des feuilles de plastique. Ce procédé, souvent artisanal, est plus ou moins courant : son utilisation est fastidieuse, les détails sont difficiles à produire et la maquette, à cause de la chaleur, tend à se détériorer graduellement. Par contre, elle peut permettre une variété de textures intéressantes. Ensuite, la technique du thermogonflage consiste à faire gonfler une encre à la chaleur. Elle peut être utilisée pour écrire le braille, mais sert principalement à créer des dessins. C’est grâce à cette technique que sont confectionnés les plans tactiles du métro. Finalement, une technique plus récente permet de tracer les contours d’une image grâce à une embosseuse vectorielle qui réalise le suivi d’un dessin, d’un tracé. Les embossages sont identiques d’une copie à l’autre, et permettent plus de subtilité dans le tracé.

Grâce à Francine Barry, qui travaille à la documentation de l’Institut, nous avons aussi pu consulter des livres sur les techniques de représentation tactile d’images. Elle nous a suggéré, pour poursuivre notre réflexion, de nous rendre au Service québécois du livre adapté (SQLA), situé à la Bibliothèque nationale du Québec.