Archives mensuelles : avril 2013

Voyage à Leipzig dans l’univers du livre

À l’occasion de la foire du livre de Leipzig se tenait le cinquantième anniversaire du prestigieux concours des plus beaux livres du monde de la Stiftung Buchkunst. Judith Poirier était sur place avec Angela Grauerholz pour la remise des prix, qui récompensaient les plus beaux projets parmi les 575 gagnants des concours nationaux de 32 pays. À cette occasion, elles représentaient trois livres d’étudiants de l’École de design de l’UQAM : Colorimétrie, de Nicolas Ménard, Bleu marin : recueil de poésie, d’Élizabeth Beaudoin, et PTTx archive & correspondance d’Emanuel Cohen.

Le jury international était composé de représentants de plusieurs régions du monde et de différentes disciplines, pour couvrir tous les aspects du livre. Dans une discussion préliminaire à la remise des prix, ils ont fait part de leurs critères pour évaluer la qualité d’un livre papier à l’ère numérique. Ils soulignaient que les différents médias coexistant actuellement contribuent à une nouvelle réflexion sur le livre, et augmentent l’exigence de qualité; il n’y a en effet plus d’intérêt à travailler sur des livres qui n’auraient pas une grande longévité, et n’exploiterait pas un certain retour à la matérialité jusque dans le détail. La tendance des livres actuels recoupe une grande variété d’approches, souvent interdisciplinaires, qui incluent une prise en compte de l’expérience physique de l’objet que fera le lecteur. Toutes ces considérations soulignaient pour nous la pertinence de nos recherches.

Le premier prix « Goldene Letter » du concours, Fallen, les a séduites par sa simplicité et son approche conceptuelle du graphisme, en proposant une expérience de lecture peu conventionnelle. Il a été conçu par Hans Jörg Pochmann, un diplômé de l’Académie de graphisme et de l’art du livre de Leipzig (Hochschule für Grafik und Buchkunst), très réputée pour la qualité de sa formation. Cette école, héritière de savoir-faire et d’équipements historiques, s’inscrit dans une approche contemporaine tout en mettant à contribution la richesse de sa tradition. Leur impressionnant atelier de reliure a par exemple servi à la reliure audacieuse d’un livre d’Irma Boom, Gutemberg galaxy II.

Une rencontre avec les professeurs Julia Blume et Günther Karl Bose, respectivement responsables du volet théorique et de la typographie dans cette académie, leur a permis d’échanger sur l’enseignement du design du livre. Ils dirigent aussi l’Institut du livre (das Institut für Buchkunst), qui sélectionne des projets d’étudiants pour les publier. Ils mènent ainsi des projets d’une grande qualité, dans une démarche proche de la nôtre, qui mêle recherche et création pour chercher à épuiser une thématique jusque dans ses moindres détails.

Elles ont également eu l’occasion de visiter la Deutch National bibliothek, qui, entre autres, archive depuis 50 ans les livres de tous les pays participants au concours. Sur place avait lieu l’exposition sur l’histoire du livre « caractères−livres−réseaux : du cunéiforme au code binaire », du Musée allemand du livre et de l’écriture (Deutsches Buch und Schriftmuseum), qui permettait de voyager dans le temps à travers des livres parmi les plus importants de l’histoire, réunis après plusieurs siècles dans une même pièce.

Une foire alternative du livre « It’s a book, it’s a stage, it’s a public place » avait également lieu, en parallèle à la foire principale, au Centraltheater. Cette foire était organisée par l’éditeur indépendant Spector books. Elle réunissait une vingtaine d’exposants de plusieurs pays, dont Bedford Press (Londres) ou Book Storage (Tokyo), avec de nombreuses publications inventives qui rejoignaient nos champs d’intérêt.

Elles en ont aussi profité pour visiter des galeries et des librairies spécialisées, dans le but de découvrir des lieux de diffusion intéressants. À Berlin, la librairie Moto, spécialisée dans les livres d’artistes, s’est montrée particulièrement intéressée par Colorimétrie, qui correspondait tout à fait aux types de publications qu’elle diffuse habituellement. Elles ont également été interpelées par Can you read me, qui propose un éventail de magazines d’avant-garde, ainsi que par la Gestalten space, boutique et lieu d’exposition, qui préparait l’événement Fully booked, une réflexion sur les nouveaux concepts et formes d’éditions.

Ainsi, ce voyage à Leipzig leur aura permis de voir les liens qui peuvent se tisser, à l’internationale, avec des professionnels et créateurs du livre qui sont dans des démarches apparentées à celle de La chose imprimée.

Air inuit : une identité visuelle du Nord

Poursuivant nos recherches sur l’écriture inuktitute, nous sommes allés au studio de design Feed pour rencontrer Anouk Pennel et Raphaël Daudelin. Ayant terminé récemment un projet d’image de marque et de police de caractère pour Air inuit, ils nous ont fait part de leur expérience.

Ils ont d’abord souligné la difficulté de travailler avec une langue au fonctionnement très différent, parfois difficilement traduisible (par exemple, il n’existe pas de mot inuktitut pour dire « air », dans le sens d’une compagnie aérienne). De plus, la variété des dialectes, selon les zones géographiques, requérait des précautions dans le choix des mots du logo, pour ne froisser aucune communauté. À force de retravailler le logo, ils ont décidé de développer une police de caractères complète, en trois graisses, pour les communications de la firme. Ils ont fait le choix de dessiner une grande partie des signes existants, même ceux qui ne sont pas utilisés au Nunavik, pour que l’utilisation de leur police puisse s’élargir, au besoin, à d’autres zones géographiques.

Très vite, ils ont rencontré des problèmes de proportion et d’équilibrage des blancs : les signes diacritiques, trop petits, créent de gros blancs à l’intérieur d’un mot. Ils ont donc pris le parti d’augmenter la taille des diacritiques et d’en modifier la graisse. Ensuite, les textes de la compagnie aérienne étant en trois langues, inuktitut, français et anglais, un des défis auxquels ils devaient faire face était d’obtenir une uniformité entre caractères syllabiques et caractères romains. Ils ont donc dû faire tout un travail d’ajustement optique pour équilibrer les espaces et homogénéiser les deux écritures.

Ils se sont aussi beaucoup questionnés sur la marge de manœuvre dont ils disposaient pour le dessin des caractères, de peur d’être en rupture avec une certaine tradition, de perdre des nuances qu’ils ne saisissaient pas, ou de perdre en lisibilité. Par exemple, ils ont appris au cours de leurs recherches que les mots inuktituts ne supportent pas la césure, leur sens s’en modifie ou se perd. Pourtant, ils ont été encouragés à explorer et à remettre en question la géométrie. Dans ce sens, la consultation de manuscrits inuktituts les a beaucoup inspirés. À voir les caractères assouplis par la rapidité du geste, le rythme de l’écriture à la main, ils se sont rendu compte qu’ils disposaient d’une plus grande liberté que ce qu’ils croyaient.

Enfin, la question de l’appropriation d’une culture autre s’est également posée à eux. Cherchant à éviter les références à la culture inuite, de peur de tomber dans des clichés maladroits, ils ont conçu une première ligne visuelle moderne et sobre. Mais cette ligne a été rejetée par le conseil d’administration de Makivik (ayant droit des Inuits au Québec), qui ne se reconnaissait pas dans cette esthétique. Ils ont ensuite décidé de s’inspirer de l’art traditionnel, pour obtenir un dessin d’oiseau stylisé. Cette nouvelle ligne a été très bien reçue, d’autant qu’ils travaillaient avec la nécessité d’occuper un maximum de surface avec de la couleur, pour distinguer les avions dans les tempêtes de neige.

Cela conclut, pour l’instant, nos recherches sur cette écriture fascinante, et nous sommes prêts à finir le dessin de la police et à commencer la production.