Archives mensuelles : mars 2014

La chose imprimée au Centre de design

L’événement La chose imprimée au Centre de design, qui s’est déroulé du 22 au 25 janvier dernier, s’est avéré une expérience très riche en échanges et en réflexions. Elle a été l’occasion de réunir plusieurs acteurs du milieu du livre indépendant, partageant une passion et une vision similaires, pour discuter de sa conception et de sa diffusion actuelles.

Lors de la soirée d’ouverture, plus de 270 personnes se sont présentées pour visiter l’exposition et la foire du livre, dans le contexte du lancement de Résidus visuels. Judith Poirier a présenté le projet de La chose imprimée, ses différentes réalisations et ses travaux en cours. En complément, le visiteur était invité à suivre les étapes du projet sur des affiches grand format, qui regroupaient par thèmes les articles et les photos de notre site web.

Les trois librairies invitées pour la foire du livre (Formats, New Distribution House et la librairie du CCA) présentaient les publications de leur catalogue, créant une vitrine variée sur l’édition indépendante et le livre d’artiste. Claudia Eve Beauchesne, qui coordonnait la foire, affirme avoir été touchée par l’esprit de collaboration entre les trois distributeurs. La foire a permis de montrer que les livres autopubliés bénéficiaient d’une plateforme de diffusion dynamique et ouverte à la nouveauté, donnant même à plusieurs l’envie d’appuyer ou de se lancer dans la création d’ouvrages imprimés indépendants.

L’événement a également permis de rendre publique l’approche particulière de l’histoire du livre conceptuel élaborée par Angela Grauerholz et Judith Poirier dans le programme de design graphique de l’UQAM. Elles avaient réuni une collection impressionnante d’ouvrages ayant marqué l’histoire du design d’auteur, que l’on pouvait observer et feuilleter. Parallèlement, une frise chronologique présentait une synthèse de l’évolution de cette démarche, de Un coup de dés de Mallarmé jusqu’à aujourd’hui. On pouvait y lire des citations significatives sur la notion d’auteur et le livre comme espace de création, provenant d’écrivains et de designers éminents, tels que Roland Barthes, Ulises Carriòn, Irma Boom, Marshall McLuhan et Rick Paynor. Ce volet, unique dans sa visée et sa perspective, a soulevé un vif intérêt chez les visiteurs.

Depuis 2001, Judith Poirier et Angela Grauerholz donnent aux élèves du cours Typographisme : illustration le défi de réaliser individuellement un livre imprimé réunissant tous les paramètres de design (typographie, mise en page, procédés d’impression, reliure). La sélection de livres conçus par les étudiants des dernières années a été un point fort de l’exposition. C’est dans le cadre de ce cours que 24 étudiants avaient à produire, durant ces trois jours intensifs, un livre collectif portant sur le thème de l’hiver en utilisant la fonte modulaire et la presse typographique de La chose imprimée. Le recueil final aborde différentes facettes de l’hiver québécois, notamment son incarnation dans la culture, la langue, les pratiques et l’imaginaire. Le cours donné à cette occasion par Georges Filotas a permis de faire connaître les rudiments de l’inuktitut et d’apprivoiser la culture inuite à travers un court récit de son expérience au Nunavik. On y a appris que cette langue est agglutinante et polysynthétique, c’est-à-dire que chaque mot est composé de nombreux morphèmes venant s’ajouter à sa racine pour en raffiner le sens.

La journée d’étude, qui clôturait l’événement, a attiré plus de 130 personnes de plusieurs disciplines (arts visuels, design et littérature), provenant des milieux professionnel et académique. Les conférenciers et les participants aux tables rondes avaient en commun une pratique en marge des cadres habituels de l’édition. Dans cette optique, la conception du livre devient alors une démarche hybride, où les rôles se mélangent, l’auteur étant aussi designer, artiste, éditeur. Les discussions ont permis de mettre en lumière la connexion actuelle entre les domaines de l’édition, de la diffusion et de la collection, qui, avec l’arrivée des nouveaux médias, tendent à se confondre. Si le développement des nouvelles technologies entraînera inévitablement sa transformation, le livre imprimé n’est pas près de disparaître, ont conclu les participants, particulièrement si sa matérialité est réfléchie. Il s’est dégagé de la journée d’étude que cette réflexion sur le livre conceptuel et le livre d’artiste était une nécessité dans le milieu, et elle s’est avérée d’autant plus stimulante pour envisager l’avenir de l’imprimé.

Le succès de cet événement est aussi dû à la précieuse collaboration du Centre de design pour l’installation de l’exposition et la logistique, ainsi qu’aux intervenants de la journée d’étude :

Conférenciers
Raphaël Daudelin et Anouk Pennel, designers, Studio Feed
Alessandro Colizzi, professeur, École de design de l’UQAM
Dominique Sheffel-Dunand, York University Toronto et Programme McLuhan en culture et technologie, Université de Toronto
 
Table ronde : Éducation, recherche et création 
Daniel Canty, écrivain et artiste 
Michèle Champagne, fondatrice et designer, That New Design Smell
Raphaël Daudelin et Anouk Pennel, designers, Studio Feed
Elizabeth Laferrière, Mireille St-Pierre et Audrey Wells, Collectif Hôtel Jolicoeur
Catherine Métayer, éditrice et MA en édition, University of the Arts London
Sarah Watson, directrice, Artexte
Modération : Angela Grauerholz et Judith Poirier 
 
Table ronde : Collection et diffusion 
Corinne Gerber, directrice, Art Metropole
Élise Lassonde, responsable de collections de livres d’artistes, BAnQ
Didier Lerebours, fondateur, New Distribution House
Sarah Mitchell, libraire, librairie du CCA
Chantal T. Paris, libraire, librairie Formats
Modération : Claudia Eve Beauchesne, critique d’art contemporain et commissaire indépendante
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Visite chez Charmant & Courtois : le risographe

Afin de mieux comprendre les particularités du risographe, en lien avec notre projet sur la lisibilité, nous avons rencontré Alexis Coutu-Marion, membre de l’atelier d’expérimentation visuelle Charmant & Courtois. Il nous a expliqué le fonctionnement de cette technique d’impression, qui est aussi rapide qu’un photocopieur et peu coûteuse pour des tirages moyens (entre 100 et 1000 copies). Le principe du duplicopieur est d’imprimer une seule couleur à la fois. Dans le cas d’une image possédant différentes couleurs, on doit procéder à plus d’un passage de la feuille. Le repérage est difficile, mais le léger décalage des couleurs offre des effets visuels intéressants.

Pour reproduire un document à partir d’un fichier électronique, un gabarit est découpé en creux sur un papier de riz, qui est déposé sur les parois d’un cylindre d’encre, comme une soie de sérigraphie. Après avoir imprimé une couleur sur la page, on change le cylindre et le fichier pour y superposer la deuxième couleur. On pourrait également placer le document original directement sur la vitre du risographe, comme un photocopieur traditionnel, mais le repérage dans ce cas est encore moins précis.

La gamme de couleurs du risographe diffère de la quadrichromie classique, offrant un choix de mauve, turquoise, or, jaune, rouge, rose, bourgogne, gris, noir, deux verts différents et trois variétés de bleu. L’encre utilisée sèche lentement. On privilégie donc un papier non couché et, pour de meilleurs résultats, il est conseillé de le laisser sécher pendant 24 heures entre chaque couleur.

Nous avons effectué des tests à partir des planches de Guillaume Lépine pour observer la différence de rendu avec divers types de papiers que nous avions apportés. Nous avons notamment essayé des finis lisse et vélin, plusieurs tons de blanc et une large gamme d’épaisseurs, allant de la feuille ultramince à cartonnée. Dans le cas du papier très mince, l’impression recto-verso laissait transparaître l’encre de l’autre côté, mais les superpositions de couleurs ont donné des résultats très réussis.

Comme la trame du risographe est très visible, il était également nécessaire de vérifier si elle affectait la lisibilité des signes. Certains d’entre eux, dont le dessin est plus fragile étant donné leur trait fin et leur taille réduite, devront être agrandis. La trame stochastique apporte toutefois une esthétique très intéressante au projet.

Notre choix s’est finalement porté sur le papier Rolland Opaque Lightweight pour l’intérieur du livre, qui est ultramince (70 M), lisse et blanc brillant, et dont on n’imprimera que le recto pour éviter la transparence. Pour ce qui est de la couverture, nous avons opté pour du papier Mohawk Superfine plus épais (200 M), blanc naturel et lisse. Le livre, qui aura le format d’une plaquette, comportera 6 feuilles tabloïd in-quarto, le plus grand format possible avec ce procédé.

Variation sur les signes

Parallèlement aux explorations en cours sur les mécaniques de lecture, nous avons amorcé un second projet à la jonction des thèmes de la lisibilité et de l’abstraction. Il s’agit de variations formelles sur la structure des signes que Guillaume Lépine, étudiant en design à l’UQAM, a entamées il y a quelques années dans un cours de typographie donné par Judith Poirier. Dans ce projet expérimental, qu’il a continué avec La chose imprimée, Guillaume génère des ensembles de signes abstraits inspirés par différents alphabets. Exécutant une nouvelle forme à partir des précédentes, il produit des pages couvertes de signes qui semblent liés les uns aux autres par un même « vocabulaire » visuel (c’est-à-dire des mêmes matériaux, formes et couleurs). Ces ensembles ressemblent parfois à s’y méprendre à des systèmes de notations, des logos ou des alphabets étrangers. Ces expérimentations formelles posent des questions intéressantes sur nos capacités d’interprétation et de lecture des signes.

Afin de mieux envisager ces signes visuels problématiques (puisqu’en apparence non signifiants), nous faisons appel à une étudiante du doctorat en sémiologie, Joséane Beaulieu-April. Elle s’est mise à la lecture d’ouvrages portant sur l’écriture, les signes graphiques et la peinture abstraite. Les théories du Groupe µ, d’Umberto Eco, de Harris Roy, de Pierre Changeux et d’Arthur Danto nourrissent la réflexion sur le sens de cette recherche formelle, autant en ce qui concerne la réception que les particularités de la lecture d’une œuvre abstraite. Ces textes théoriques ne donnent pas de réponses quant à la réception concrète du projet de Guillaume, mais ils aident à mettre des mots sur le processus. L’intention est d’écrire un texte sur l’approche intuitive et systématique de l’élaboration de ces signes ainsi que sur le processus sémiotique d’interprétation d’images abstraites.

Nous cherchons actuellement une manière intéressante de transposer en livre ce qui était d’abord des planches séparées. Guillaume a proposé une sélection de ses ensembles préférés en favorisant un éventail varié. Nous travaillons à la séquence de ces planches pour montrer à la fois une certaine homogénéité dans les ensembles en contraste avec certains signes reproduits à plus grande échelle. En imaginant les différentes formes que pourraient prendre la publication, son format et la façon dont les feuilles seront reliées, nous considérons plusieurs épaisseurs, textures et densités de papier. Nous sommes particulièrement séduits par le papier très mince, sa fragilité. Il rend possible le brouillage par superposition et chevauchement ainsi que la lecture en transparence. Toujours intrigués par le risographe, un procédé d’impression par couches successives de couleurs, nous prévoyons aller rencontrer l’équipe de Charmant & Courtois qui possède l’une de ces machines. Le but est de faire des essais d’impression en différentes tailles et plusieurs couleurs pour juger si ce procédé est approprié pour le projet.