Archives de Catégorie: Rencontre

L’imprimé québécois

En cherchant à définir les paramètres qui font du livre un objet de désir, nous avons interrogé divers passionnés de l’imprimé. Nous tentons de saisir l’importance des caractéristiques physiques des œuvres pour les « fous des livres ». C’est dans cette perspective que nous avons rencontré Gaëtan Dostie, fondateur de la Médiathèque littéraire. Sa collection est destinée à sauvegarder notre mémoire historique et culturelle en partageant avec le public des milliers d’œuvres artistiques et littéraires québécoises.

En visitant la médiathèque de quatre étages, nous nous sommes intéressés au classement des œuvres, qui se décline par époques. Chacune des pièces est dédiée à une période ou à un courant important de notre histoire littéraire. Le salon bleu est consacré à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle; une autre pièce, au manifeste du Refus Global (1948); et le hall, à la Nuit de la poésie de 1970. Outre les livres, on peut voir sur les murs des manuscrits, des photos d’écrivains, des peintures, des gravures ainsi que des affiches d’évènements artistiques et poétiques. Plusieurs « autels » célèbrent des poètes majeurs de notre littérature tels que Claude Gauvreau, Émile Nelligan et Paul-Marie Lapointe. L’intérêt de Gaëtan Dostie pour la fabrication du livre est également manifeste. On trouve dans le hall une reconstitution de la presse de Gutenberg datant de 1940, avec un montage en caractères de plomb du poème « Soir d’hiver » de Nelligan. À l’étage est exposé un atelier de reliure ainsi qu’une collection de fers à dorer, de caractères de plomb et de bois.

Gaëtan Dostie prend conscience très tôt de la fragilité du patrimoine littéraire québécois. Dès l’adolescence, il se donne pour mission de sauver nos livres et notre culture de la disparition. Il achète durant des années des ouvrages provenant de bibliothèques religieuses, de ventes de garage, de librairies de seconde main et d’encans. Il fréquente également beaucoup d’écrivains, dont Gaston Miron et Hubert Aquin, qui lui lègueront plusieurs livres et manuscrits. Cette quête dépassera le désir d’une collection personnelle. La vocation de la médiathèque est en effet de montrer et de faire circuler les œuvres, dont plusieurs sont des inédits. Le collectionneur rêve même d’un « médiabus » qui pourrait faire voyager les ouvrages, comme le faisaient autrefois les colporteurs.

Gaëtan Dostie entretient un rapport très sensible à ses livres, plus particulièrement à leur fabrication et à leur conception. Dans les ouvrages anciens tels que la Flore canadienne de l’abbé Provancher, il se passionne pour la prouesse technique des imprimeurs. L’iconographie occupe également une place importante dans son approche des œuvres. L’édition illustrée de La marche à l’amour de Miron chez Erta, ou encore L’Abécédaire de Roland Giguère illustré sur rouleau comptent parmi ses ouvrages favoris. Le collectionneur regrette que l’iconographie des œuvres disparaisse dans les rééditions, réduisant les originaux à des catalogues de textes. C’est pourquoi il s’est voué tout particulièrement à l’acquisition de la première édition de chaque ouvrage. Il rêve de réaliser une anthologie de l’imprimé québécois où seraient rassemblés le visage des auteurs, leur biographie, leurs manuscrits, leur signature et les imprimés originaux. Il faudrait selon lui numériser les livres anciens, en incluant les couvertures, pour observer le contexte du papier, de la typographie, de la reliure et de l’impression. Ainsi, la matérialité de l’édition originale pourrait devenir un legs accessible de notre culture, ajouter une autre dimension aux connaissances que nous possédons sur les œuvres.

L’imprimé de demain sera de moins en moins informatif, puisque la toile deviendra notre première source de renseignements, affirme Gaëtan Dostie. Le livre serait voué à devenir un objet de culture, vers lequel l’amateur d’art devra se tourner. Il faudra donc circonscrire les nouvelles manifestations du livre, une vision que l’équipe de La chose imprimée partage.

Marques d’appartenance

C’est à la Collection patrimoniale des livres anciens (BAnQ) que nous avons rencontré une spécialiste des ex-libris, Isabelle Robitaille. Nous nous intéressons à l’ex-libris (qui signifie étymologiquement « de la bibliothèque de… ») parce qu’il témoigne chez les collectionneurs d’un besoin de s’approprier les livres qu’ils possèdent en les identifiant à leur nom. Le souci esthétique dont les marques d’appartenance font preuve ajoute également une dimension attrayante aux aspects matériels du livre.

Il existe différentes catégories d’ex-libris. La marque d’appartenance manuscrite est la plus vieille et la plus courante, puisqu’elle est plus accessible et précède l’invention de l’imprimerie. L’ex-libris fut au départ l’œuvre d’enlumineurs à qui les propriétaires de livres donnaient le mandat d’exécuter leur signature. C’est pour ne pas déranger le travail des enlumineurs que la signature a pris éventuellement place sur les pages de garde. Dans plusieurs des ouvrages que nous avons observés, on retrouve l’itinéraire du livre de propriétaire en propriétaire, ou de génération en génération s’il a appartenu à une même famille.

Au Québec, l’une des plus anciennes marques d’appartenance est celle des Sulpiciens de Montréal (arrivés en Nouvelle-France à partir de 1657), puisque ce sont surtout les communautés religieuses qui détiennent les ouvrages au début de la colonie. La plupart proviennent d’Europe, car il faudra attendre 1764 pour la première imprimerie au Québec, et 1804 pour la première usine de papier. Les premiers ex-libris imprimés prendront la forme d’étiquettes typographiques, de telle sorte que dans beaucoup de livres de cette époque, on peut voir se côtoyer à la fois des marques d’appartenance manuscrite et typographique.

On voit ensuite apparaître les ex-libris armoriés dans les livres appartenant à des communautés religieuses ou à de grandes familles. Les armoiries ont leur langage propre, explique Isabelle Robitaille : les couleurs et les formes portent une signification précise, qu’une devise vient parfois compléter. Vers la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, alors que la classe bourgeoise se développe, les ex-libris comprennent davantage le nom et la profession des propriétaires, ainsi que des gravures thématiques illustrant leurs intérêts. Celui de l’écrivain Thomas-Simon Gueulette, par exemple, met en scène des personnages de ses contes et de ses pièces de théâtre. Des ex-libris plus récents montrent aussi la bibliothèque du collectionneur (on les nomme Book Pile Plate).

Hormis les étiquettes typographiques, les ex-libris peuvent prendre la forme d’estampilles ou de cachets (parfois en pochoirs), de sceaux en cire ou encore d’estampilles poinçonnées. Les ex-libris des bibliothèques, qui constituent un autre lieu de passage des livres, en sont les meilleurs exemples. L’Institut canadien de Montréal (1844-1880) possède l’une des marques de provenance les plus singulières : une languette de carton imbriquée dans deux fentes pratiquées sur la page de garde. On peut retrouver sur la reliure une autre forme d’ex-libris, les monogrammes, qui consistent en un caractère alliant les principales lettres d’un nom. Nous avons également pu voir un exemple de super libris, une marque d’appartenance qui se trouve sur l’extérieur du livre. Sur la couverture et le dos d’un immense ouvrage donné par Napoléon III lors de sa visite au Québec, plusieurs « N » ainsi qu’un écusson sont gravés en or.

Les dons sont d’ailleurs souvent écrits dans des notices sur la page de garde (ex-dono) spécifiant les noms de l’ancien et du nouveau propriétaire du livre. D’autres ex-libris se veulent des instructions sous forme de poème quant à la façon de prêter l’ouvrage, ou encore des menaces adressées à une personne qui volerait le livre. C’est cependant l’acharnement à effacer les marques laissées par les anciens propriétaires du livre qui nous a surpris. Souvent, les signatures ont été rayées ou encore découpées sur la page de garde, et les super libris ont été grattés, ce qui empêche de retracer la provenance du livre.

Plusieurs collectionneurs québécois se sont constitué une véritable bibliothèque personnelle. L’abbé Verreau avait un système de classement maison qui se déclinait en numéros, en classes, en divisions et en séries. Philéas Gagnon a quant à lui publié une bibliographie regroupant tous les ouvrages canadiens de sa collection. Il s’est aussi intéressé à la question des ex-libris, puisqu’il en a fait des archives en un volume. Pour les chercheurs comme Isabelle Robitaille, cette initiative permet d’observer différentes marques de provenance, qui perdent cependant leur fonction puisqu’elles ont été enlevées du livre où elles étaient apposées.

L’intérêt pour la collection d’ex-libris s’est développé à partir du 20e siècle. Celle de Philippe Masson, qui compte 6000 marques de provenance, est numérisée à la Bibliothèque des livres rares et des collections spécialisées de l’Université McGill. L’information commence à être cataloguée dans les bibliothèques. Peu de chercheurs s’intéressent spécifiquement à cette question. Pour Isabelle Robitaille, ce champ de recherche comporte beaucoup de difficultés, puisqu’il faut sonder les livres eux-mêmes pour trouver et étudier les ex-libris. Dans le cadre de son doctorat, où elle voulait recréer la bibliothèque d’un bibliophile à partir d’ex-libris, elle a consulté plus de 50 000 livres.

C’est après des études en archéologie et en muséologie qu’Isabelle Robitaille s’est intéressée à la bibliothéconomie. Détective du livre, elle aborde les ouvrages comme des artéfacts, car elle identifie leur provenance et leur trajet d’après son étude des ex-libris. Si elle possédait une marque de provenance personnelle, il s’agirait d’une gravure en bois d’une bibliothèque. Lorsque nous l’avons questionnée sur ses préférences, elle a d’emblée répondu aimer les livres petits, au papier de chiffon mou et effiloché, les reliures dorées et les dessins qu’on peut observer sur la gouttière lorsqu’on en modifie l’inclinaison. Les sens prennent beaucoup de place dans son approche des œuvres : elle aime l’odeur du vieux papier et la texture des couvertures gaufrées ou en vélin, regrettant qu’on ne puisse les toucher qu’avec des gants. C’est cet aspect sensible, physique (sans compter l’absence d’ex-libris) de notre relation aux livres qui manque selon elle dans les versions électroniques, même si elle convient que la numérisation est un moyen de conservation très utile des œuvres.

Le son fragmenté

Judith Poirier fait naturellement un lien entre la typographie et la musique. Il semble en effet que ces deux disciplines aient beaucoup de points communs, notamment dans le rapport entre les notes et les signes de l’alphabet et dans la manière d’agencer ces signes abstraits dans l’espace et le temps. Afin de préciser ces pistes de création qui demeurent à l’état d’intuitions, nous avons fait appel à un spécialiste de la musique. Jean-François Gauthier, claveciniste, organiste et compositeur, a accepté de rencontrer l’équipe de la Chose imprimée.

Lors de cette rencontre où nous cherchions à établir des rapports entre le langage musical et le système alphabétique, Jean-François Gauthier nous a introduits à la loi physique des sons harmoniques, faisant ainsi un lien avec notre démarche consistant à fragmenter les lettres en plus petites unités. Nous étions très enthousiastes de découvrir ces sons « invisibles » mais bien présents à l’intérieur de chaque note, qui nous ont rappelé nos fragments plutôt abstraits qui serviront à construire nos lettres. Les subtilités de la séquence des harmonies qui divisent une vibration sonore dépendent d’un rapport mathématique; de la même façon, pour la police que nous dessinons actuellement, nous en sommes à calculer les proportions et le nombre de divisions pour chaque lettre. Nous avons établi une correspondance entre les variations de taille que permettra notre système modulaire et le principe des octaves. En bref, notre rencontre avec Jean-François Gauthier, en nous éveillant sur des principes fondamentaux de la musique, a réaffirmé la prémisse de cette partie du projet : comme une note, chaque lettre constitue la représentation visuelle d’un son.

De cette considération, nous en revenons à notre intérêt pour la musique expérimentale. En effet, nous sommes inspirés par l’importance que celle-ci accorde au procédé plutôt qu’au produit, par la « physicalité » de cette musique qui devient une entité sonore sensuelle; de la même façon, avec les caractères de bois, les lettres sont sorties de leur virtualité et retrouvent leur caractère physique, voire ludique. Plus encore, en musique expérimentale comme dans le projet qui est présentement en train de prendre forme, le contexte de travail, la manière de travailler, les outils – ici, la presse typographique, l’aspect évolutif de la création, l’influence d’autres disciplines – influencent nécessairement le résultat. De la même façon que cette approche de la musique se libère d’un souci de narration et de linéarité afin d’atteindre une expérience sonore pure, nous souhaitons détacher la typographie de son aspect fonctionnel afin de créer une expérience visuelle libre, intuitive. Une des possibilités que nous envisageons est que le livre qui résultera de ce projet puisse être lu comme une partition « libre » qui laisserait au musicien une grande latitude dans l’interprétation.

 

Le braille à la Bibliothèque nationale

La bibliothécaire Chafika Hamdad nous a reçues au Service québécois du livre adapté (SQLA), que nous souhaitions visiter dans le but de voir des exemples de différents formats et de divers types de publications. Ce service est l’unique endroit de la province où il est possible, pour les personnes éligibles à ce programme, d’emprunter des ouvrages en braille ainsi que d’autres documents adaptés (livres audio, documents électroniques, etc.). De tous les abonnés du service, seulement 10% sont des lecteurs de braille, soit entre 500 et 600 personnes; les autres abonnés, qui ont parfois perdu la vue tard dans leur vie, utilisent surtout les livres audio. Cette collection ne consigne généralement qu’un seul exemplaire de chacun des ouvrages, lesquels sont envoyés par la postes aux abonnés et retournés de la même façon.

Nous avons aimé apprendre que les livres imprimés sont dits « en noir », comme on dirait « en braille » pour ceux qui sont, au contraire, complètement blancs. Nous avons été impressionnées par l’espace occupé par les livres en braille. En effet, chaque cellule correspondant en taille à un caractère de 24 points, le nombre de pages est rapidement multiplié. Ainsi, le cinquième tome de la célèbre série Harry Potter, soit Harry Potter et l’Ordre du phénix, qui fait 1035 pages en traduction française, est composé de 18 volumes dans sa version en braille, chacun des volumes comprenant entre 120 et 150 pages. Il est difficile d’établir un comparatif parfait étant donné les différents formats des publications existantes, mais il semblerait que, en moyenne, une soixantaine de pages « en noir » équivaudraient à un volume en braille.

En ce qui concerne la fabrication, nous avons constaté que les ouvrages plus anciens, de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, avaient des reliures cousues classiques. La plupart des ouvrages sont imprimés sur des pages individuelles reliées, plutôt que sur des cahiers. Les livres ne sont pas rognés pour ne pas écraser les cellules. Il y a aussi des reliures particulières où on trouve l’ouvrage « en noir », soit dans sa version originale, intégré à la couverture du livre en braille. Les éditions plus récentes utilisent les « serre-lock » ou les boudins, qui ont l’avantage de permettre de remplacer une page au besoin, mais qui ont le désavantage d’être fragiles. Dernièrement, on recouvre les reliures de boudins métalliques d’un dos en plastique qui permet de les protéger.

Les duos-médias que nous avions vus à l’Institut Nazareth & Louis-Braille s’adressaient aux enfants et à leurs parents. Au SQLA, nous avons pu voir un autre type de duo-média, soit la juxtaposition, dans un même ouvrage, des gros caractères sur les pages de gauche et du braille correspondant sur les pages de droite, ce qui s’adresse aux personnes ayant un certain résidu visuel.

Comme nous nous intéressons à la représentation tactile des images, nous avons été intriguées par un livre de traductions graphiques et tactiles de peintures de Claude Monet. La pertinence de telles représentations est sujette à discussion. Chafika Hamdad semblait dire que cela pouvait être pertinent surtout lorsqu’il y avait résidu visuel, afin de pouvoir compléter la compréhension de l’image.

Tel que nous le souhaitions, nous avons pu voir des documents adaptés de différents types, tels que des dictionnaires, des partitions musicales, des livres pour enfants, des transpositions visuelles d’œuvres d’art, des recueils de poésie. Nous y allions aussi dans le but de voir si les livres d’artistes existaient pour les non-voyants. Le seul que le SQLA possède est Feuille, de Katsumi Komagata (coédition One Stroke et Trois Ourses, en collaboration avec Les Doigts qui rêvent, pour le centre George-Pompidou). C’est précisément le type d’objet qui nous intéresse, puisqu’il allie l’exploration de la matérialité du livre au premier de nos thèmes, soit la tactilité.

Bref, nous avons pu voir un ensemble d’ouvrages qui nous a inspiré plusieurs idées. En voyant ces différents types de livres, nous avons réfléchi aux façons dont nous développerons et appliquerons ces techniques dans un projet de création.

Institut Nazareth & Louis-Braille

Au mois d’octobre, une rencontre avec Janie Lachapelle, à l’Institut Nazareth & Louis-Braille, nous a permis de visiter les installations où sont produits des livres et des magazines en braille, dont les questions techniques de conception et d’impression nous intéressaient.

Une imprimante embosseuse est utilisée pour les petits tirages (75 à 100 copies). Comme pour tous les livres en braille, le papier utilisé doit être résistant et assez cartonné, en plus d’être lisse afin de faciliter la lecture des cellules. Avec cette technique, l’embossage n’est possible qu’au recto du papier.
L’impression sur feuilles de plastique a l’avantage de rendre les cellules plus résistantes et de pouvoir se laver, ce qui peut être pratique pour des livres de recettes en braille, par exemple. Comme les feuilles sont transparentes, elles permettent aussi ce qu’on appelle les duos-médias : à un livre traditionnel déjà existant sont ajoutées des pages transparentes où se trouve une transcription en braille du texte. Cette technique est souvent utilisée dans des livres pour enfants, où le texte de chaque page est assez court pour être transcrit en entier, ce qui permet à des parents aveugles d’enfants non-aveugles, ou l’inverse, de partager la lecture d’un même livre.

Pour les tirages plus élevés, tels que celui de la revue Le carrefour, produite à 300 exemplaires, on a recours à une presse, rappelant le offset, qui utilise des plaques de zinc embossant quatre pages à la fois, dont les rangées de cellules sont décalées afin de permettre l’impression recto verso. Les revues sont imprimées sur du papier plus mince, moins résistant, puisque leur qualité de média éphémère fait qu’elles sont gardées moins longtemps.

Nous avons aussi appris qu’il n’est pas possible de rogner les publications en braille comme on le fait pour les livres traditionnels, puisque cela écraserait les cellules et en diminuerait la lisibilité. C’est cette même raison qui fait qu’il ne faut pas entreposer ces livres à plat où les empiler.

Pour les personnes qui ont un résidu visuel assez important pour pouvoir lire de l’imprimé traditionnel, il existe des livres adaptés, imprimés en gros caractères (18 points), où sont utilisées des polices sans empattement, simples (Verdana, Arial, Tahoma), qui facilitent la lecture.

Janie Lachappelle nous a montré les impressionnants cartables contenant les plans en relief de chacune des stations du métro de Montréal. Chaque cartable contient les informations sur une seule station de métro, dans une seule des deux directions. Ces cartes en relief fonctionnent avec une légende où sont indiqués différents repères (téléphone, mur, portes métalliques, escaliers roulants, support à vélo, etc.) qui permettent aux personnes aveugles qui les ont étudiées à l’avance et apprises par cœur de circuler dans la station de métro et autour de celle-ci, étage par étage.

Trois techniques différentes permettent de produire des images tactiles. Il y a d’abord le thermoformage, qui consiste à utiliser une matrice en bois ou une maquette en relief pour en imprimer la forme dans des feuilles de plastique. Ce procédé, souvent artisanal, est plus ou moins courant : son utilisation est fastidieuse, les détails sont difficiles à produire et la maquette, à cause de la chaleur, tend à se détériorer graduellement. Par contre, elle peut permettre une variété de textures intéressantes. Ensuite, la technique du thermogonflage consiste à faire gonfler une encre à la chaleur. Elle peut être utilisée pour écrire le braille, mais sert principalement à créer des dessins. C’est grâce à cette technique que sont confectionnés les plans tactiles du métro. Finalement, une technique plus récente permet de tracer les contours d’une image grâce à une embosseuse vectorielle qui réalise le suivi d’un dessin, d’un tracé. Les embossages sont identiques d’une copie à l’autre, et permettent plus de subtilité dans le tracé.

Grâce à Francine Barry, qui travaille à la documentation de l’Institut, nous avons aussi pu consulter des livres sur les techniques de représentation tactile d’images. Elle nous a suggéré, pour poursuivre notre réflexion, de nous rendre au Service québécois du livre adapté (SQLA), situé à la Bibliothèque nationale du Québec.

Lire en relief : braille, images

Nous sommes retournées à l’Accueil et soutien aux étudiants en situation de handicap, le 22 octobre 2010, pour rencontrer Gilles Ouellette, brailliste et conseiller de ce service, qui est lui-même devenu aveugle à ses 18 ans. Il a pu répondre à nos nombreuses questions, lesquelles s’étaient précisées.

Ainsi, nous avons appris que seulement 10% des gens qui ont un handicap visuel sont complètement aveugles. Nous avons beaucoup parlé du braille, de sa version intégrale et de la variante abrégée, de la manière de le lire, de le décoder, d’indiquer la ponctuation, etc. On lit le braille avec les deux mains : la main droite repère les caractères, anticipe les mots, alors que la main gauche les décode plus précisément. Alors qu’un lecteur voyant peu lire environ 500 mots minutes, un bon brailliste lira 250 mots minute. La lecture du braille demeure un exercice mental exigeant.

Ce petit cours pratique d’introduction nous a permis de faire des parallèles entre le braille et la typographie. Les cellules braille, divisées en 6 points pouvant former les 64 différents symboles braille, sont toujours de la même taille. La distance qui les sépare est invariable, de même que celle entre les mots et entre les lignes. En ce qui concerne la hiérarchie visuelle, les titres, les caractères gras ou italiques, par exemple, sont indiqués par un code braille placé au début du mot, ce qui veut dire que, contrairement au texte imprimé, le lecteur de braille doit décoder chacun des signes pour s’y retrouver. Le survol de la page avec l’œil, qui permet au lecteur non-aveugle de trouver rapidement l’information recherchée, notamment grâce aux titres, au souligné, etc., est impossible avec un texte en braille.

Nous étions aussi intéressées par la lecture des images tactiles. Gilles Ouellette a précisé qu’il existe des images représentées soit en relief, soit en lignes-contours, soit en différentes textures. Mais, selon lui, la description des images est beaucoup plus efficace, plus facile à comprendre (et moins chère à produire). En effet, les transpositions en deux dimensions d’une réalité en trois dimensions sont souvent difficiles à décoder. Par contre, certaines représentations graphiques, tels des diagrammes, peuvent être intégrées avec pertinence à un texte en braille, mais toujours en tant que complément d’information.

Cette rencontre, éclairante et inspirante, a énormément stimulé notre réflexion sur la lecture tactile.

Braille et nouvelles technologies

Alexandre Bellemare, jeune étudiant en informatique à l’UQAM, aveugle de naissance, nous a fait une démonstration de la façon dont il se sert d’un ordinateur au quotidien. Une planche tactile est ajoutée à son clavier d’ordinateur et fait apparaître en relief, transcrit en braille, le texte affiché à l’écran, ligne par ligne. La synthèse vocale qu’il utilise à l’ordinateur lui est très pratique : elle fait entendre en continu et très rapidement la position du curseur à l’écran. Selon lui, ce qui manque est un logiciel qui arriverait à lire les images et à les décrire.

Nous avons abordé la question du rapport au livre pour une personne aveugle. Nous avons réalisé que, pour plusieurs raisons, notamment le prix des livres en braille et le volume important qu’ils occupent, il semble que les personnes aveugles ne soient pas portées à collectionner ces livres. Ce qui prime est plutôt l’idée du partage de ces volumes grâce aux bibliothèques et aux instituts.

Pour ce qui est de la pertinence du livre en braille à l’ère des nouvelles technologies, question qui se pose aussi du côté du livre imprimé traditionnel, la réponse semble être la même : les futures générations nous le diront. Alexandre Bellemare, pour sa part, disait préférer les romans audio. Pour lui, le livre en braille est davantage lié à la pédagogie, à l’éducation.

Lors de cette rencontre, nous avons compris que ce ne sont pas toutes les personnes aveugles qui se servent nécessairement du braille. Nous avons vu comment plusieurs outils peuvent être utilisés en même temps pour se compléter et solliciter à la fois l’audition et le toucher.

Installations spécialisées à l’UQAM

Les thèmes de la tactilité et de la lecture, sur lesquels nous réfléchissions, ont mené notre recherche du côté du braille, de la lecture par le toucher. Nous avons commencé par une visite au service d’Accueil et soutien aux étudiants en situation de handicap de l’UQAM où Sylvain Lemay et Chantal Gauthier nous ont accueillies chaleureusement à l’été 2010. Cette rencontre a tenu lieu de premier contact avec la situation des personnes aveugles.

Nous avons appris qu’il existe plusieurs types de handicaps visuels, donc différents besoins qui demandent différents types d’installations. En plus de l’embosseuse en braille mise à la disposition des usagers du service, nous avons pu voir divers appareils d’appoint pour les personnes aveugles, allant de la loupe grossissante au logiciel informatique. Plusieurs autres méthodes sont employées, le livre en braille n’étant qu’un outil parmi tant d’autres. En effet, comme il existe de nombreuses pathologies et que chacune d’entre elles peut varier en sévérité, le choix et l’ajustement des outils d’appoint se fait souvent cas par cas, selon le degré de résidu visuel. Par exemple, la télévisionneuse, sorte de grande loupe à écran, agrandit 164 fois un objet à lire et peut les inverser (blanc sur noir ou noir sur blanc). À l’ordinateur, il est possible d’augmenter la taille des caractères et de changer la couleur du texte et du fond.

En réalisant l’étendue du sujet des handicaps visuels, nous avons décidé de resserrer notre réflexion autour du livre imprimé et de retourner réfléchir à notre projet.