Harmonique et géométrie du signe

Depuis notre rencontre avec le compositeur Jean-François Gauthier, nous avons établi des liens entre la loi physique des sons harmoniques, qui décrit les rapports mathématiques entre des vibrations sonores, et les proportions géométriques qui définiront les dimensions des caractères. Avec l’assistance technique de Léo Breton-Allaire, Judith Poirier a effectué plusieurs essais visuels pour déterminer la proportion de la lettre. La hauteur de base étant de 12 picas, le choix de la largeur est passé de 7,5, suivant la proportion du rectangle d’or, à 8 picas, suivant la série de Fibonacci, plus pratique à diviser. Le choix de la graisse (l’épaisseur du trait) s’est aussi précisé : après plusieurs essais, elle a été fixé à 3 picas pour garder une surface d’impression du bois aussi grande que possible.

Ensuite, il a fallu déterminer les stratégies de découpage des lettres. En partant de la lettre O comme base de travail, Judith a opté pour une découpe horizontale en 3 parties, avant de déterminer leurs proportions. En procédant par essai/erreur, l’exploration a révélé progressivement les limites et richesses de chaque option. Finalement, la découpe 4/4/4 a semblé la plus modulable, car les morceaux de taille égale peuvent alors être utilisés dans n’importe quelle section de la lettre.

La particularité de cette police est qu’elle permet de construire les caractères dans plusieurs tailles compatibles avec notre presse typographique Vandercook. Les spécimens sont dessinés en 12, 20 et 28 picas, mais les agrandissements seront applicables dans tous les multiples de 4. Les rallonges transforment la graisse de la police, qui par effet optique va de bold vers light, comme un passage à l’octave qui, en doublant la fréquence d’une note, va d’un son grave vers un son aigu. Les diagonales de certaines lettres, comme les M, K, ou W, sont les éléments les plus difficiles à gérer dans les variations de hauteur, mais des solutions apparaissent au fur et à mesure que le travail avance. L’objectif reste de reconstituer l’alphabet au complet avec un minimum de pièces. Ces contraintes construisent un style, qui apparait progressivement.

Notre travail s’inscrit en hommage aux polices de bois, dans une référence esthétique aux linéales grotesques du XIXe siècle. Mais l’avancée de notre projet a aussi créé des formes géométriques inattendues, qui nous ont inspiré un lien avec l’écriture syllabique inuktitut. Le dialogue entre ces différents systèmes d’écriture existant au Québec répond à une envie de découverte d’une culture voisine et étrangère à la fois. Les chiffres et la ponctuation, qu’ils ont en commun, permettent de faire un pont entre ces deux écritures avant de les rapprocher à travers la modularité. Cet aspect du projet apporte une nouvelle dimension graphique à l’ensemble de la fonte. Pour la suite, nous aimerions rencontrer un spécialiste de l’inuktitut qui nous aiderait à comprendre la logique de ce syllabaire, notamment le rôle des signes diacritiques.

Modularités

Après avoir découvert l’existence de la police Fregio Mecano, nous avons contacté le coordonnateur à la Tipoteca Italiana Fondazione, le musée de l’imprimerie de Cornuda. Sandro Berra nous a envoyé des exemples de Fregio Mecano et Fregio Razional, conçues dans les années 1920 en Italie par Giulio da Milano. Ces spécimens, extraits du livre de la fonderie Nebiolo datant de 1933, avaient été réalisés avec des caractères de plomb. Il précisait qu’il n’avait jamais trouvé la version en bois dans les nombreuses imprimeries qu’il avait visitées. Selon lui, les imprimeurs n’aimaient pas vraiment les caractères modulaires, dont la manipulation était longue et complexe : « J’imagine que de composer avec de simples lettres leur rendait la vie plus facile que d’avoir à les ‘‘construire’’ avec de petits morceaux.»

Après quelques recherches, nous avons appris que le studio de design Normat, à Milan, en possédait des pièces. Federico Boriani et Valentina Bianchi nous ont expliqué qu’ils avaient eu la chance de trouver chez un collectionneur un assortiment complet de Fregio Mecano en bois, comportant environ 200 pièces. Elles étaient souvent utilisées à l’époque pour élaborer des bordures, et non des lettres. La taille des pièces varie beaucoup selon leur forme (de 6,5 à 47 picas), ce qui en fait un système laborieux à manier. Ces caractères ont vite été considérés comme inutiles et la plupart ont même fini par être brulés, si bien qu’il est devenu presque impossible de trouver des pièces originales. Présentement, Normat Studio les utilise pour réaliser des compositions abstraites qui déconstruisent la forme des lettres. « Encore un détournement », notent-ils, les polices modulaires n’ayant jamais vraiment été utilisées dans leur but d’origine par les imprimeurs.

Continuant notre enquête sur ces expériences de polices modulaires qui ont précédé notre projet, nous avons pris connaissance d’Alpha-Blox. Conçue dans les années 1960 aux États-Unis par American Typefounders (ATF), ses 23 caractères modulaires permettent de composer toutes les lettres de l’alphabet en différents styles et tailles. À Chicago, Judith Poirier a rencontré Brad Vetter, un designer qui en a créé récemment une version agrandie en bois, plus ludique, en y ajoutant des empattements. À l’aide d’un graveur laser, il a découpé 90 pièces dans du plexiglass, pour les coller ensuite recto-verso sur des blocs de bois. Au moment de l’impression, il a lui aussi choisi de réaliser des formes abstraites en couleur. Très enthousiaste vis-à-vis de son expérience, il précise néanmoins : « Si je pouvais recommencer, je pense que je ferais des caractères un peu plus petits, 6 picas au lieu de 15, pour pouvoir l’utiliser d’une façon plus fonctionnelle ».

Au moment où l’équipe de la chose imprimée continue le dessin de ses formes modulaires, ces commentaires confirment plusieurs intuitions à la base du projet, à savoir la complexité de composition, qui nécessitera la conception d’une casse sur mesure, et les possibilités de déconstruction et d’abstraction qu’offre la modularité de la police. La spécificité de notre projet sera de partir de ces fragments de lettre abstraits pour reconstruire peu à peu des lettres, des syllabes et des mots.

Explorations techniques et chromatiques

À l’automne 2011, Judith Poirier s’est rendue au Center for Book and Paper du Columbia College de Chicago, à l’occasion de l’exposition Wood Type, Evolved, organisée par April Sheridan et Nick Sherman. Son film expérimental, Dialogue, réalisé avec des caractères de bois et de plomb, était présenté à cette occasion. Elle fut agréablement surprise de découvrir autant de designers qui partageaient sa fascination pour les potentialités créatives des presses typographiques. Cet engouement actuel passe par une réappropriation libre, plus artistique, de cette technique utilisée jusque dans les années 1970. L’exposition réunissait une grande variété d’expérimentations. La combinaison d’outils numériques et manuels proposait des méthodes d’impression innovantes, et de nombreuses techniques avaient été développées pour la fabrication artisanale de caractères en reliefs. Pour ce faire, la découpe de lettres était effectuée dans des matériaux aussi divers que le bois, le linoléum, le plexiglas ou le carton.

Il faut dire que le lieu s’avère particulièrement propice au développement de nouvelles techniques et de projets créatifs. Il concentre en effet une exceptionnelle variété d’équipements pour l’impression, la reliure et la fabrication de papier, ainsi qu’un grand nombre d’experts qualifiés. Le centre offre une maîtrise interdisciplinaire en art du livre et du papier (MFA in Interdisciplinary Book & Paper arts) et produit la revue trimestrielle JABJournal of Artists’ Books.

Un exemple historique de prouesse technique typographique se trouve également à Chicago, à la Newberry Library. Il s’agit du Chromatic Specimen (1874), un catalogue de William Page, un des plus importants fabricants de lettres en bois. Paul Gehl, conservateur de la fondation John M. Wing, a accepté de présenter à Judith Poirier ce livre précieux. La complexité des caractères et des bordures témoigne de la grande précision de la technique utilisée. En effet, chaque lettre était formée d’au moins deux ou trois pièces, et une feuille pouvait passer jusqu’à 7 fois sous presse, ce qui permettait de jouer sur la superposition des couleurs. Ces lettres ornementales détaillées étaient souvent utilisées, à l’époque, pour l’impression d’affiches de cirque. Cependant, ce procédé étant très laborieux, l’usage des caractères chromatiques est resté plutôt anecdotique. Aujourd’hui réinvesti pour son potentiel artistique, il pourra inspirer les techniques de superposition de couleurs et de formes que prévoit d’explorer Judith Poirier avec son projet de police modulaire.

L’imprimé québécois

En cherchant à définir les paramètres qui font du livre un objet de désir, nous avons interrogé divers passionnés de l’imprimé. Nous tentons de saisir l’importance des caractéristiques physiques des œuvres pour les « fous des livres ». C’est dans cette perspective que nous avons rencontré Gaëtan Dostie, fondateur de la Médiathèque littéraire. Sa collection est destinée à sauvegarder notre mémoire historique et culturelle en partageant avec le public des milliers d’œuvres artistiques et littéraires québécoises.

En visitant la médiathèque de quatre étages, nous nous sommes intéressés au classement des œuvres, qui se décline par époques. Chacune des pièces est dédiée à une période ou à un courant important de notre histoire littéraire. Le salon bleu est consacré à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle; une autre pièce, au manifeste du Refus Global (1948); et le hall, à la Nuit de la poésie de 1970. Outre les livres, on peut voir sur les murs des manuscrits, des photos d’écrivains, des peintures, des gravures ainsi que des affiches d’évènements artistiques et poétiques. Plusieurs « autels » célèbrent des poètes majeurs de notre littérature tels que Claude Gauvreau, Émile Nelligan et Paul-Marie Lapointe. L’intérêt de Gaëtan Dostie pour la fabrication du livre est également manifeste. On trouve dans le hall une reconstitution de la presse de Gutenberg datant de 1940, avec un montage en caractères de plomb du poème « Soir d’hiver » de Nelligan. À l’étage est exposé un atelier de reliure ainsi qu’une collection de fers à dorer, de caractères de plomb et de bois.

Gaëtan Dostie prend conscience très tôt de la fragilité du patrimoine littéraire québécois. Dès l’adolescence, il se donne pour mission de sauver nos livres et notre culture de la disparition. Il achète durant des années des ouvrages provenant de bibliothèques religieuses, de ventes de garage, de librairies de seconde main et d’encans. Il fréquente également beaucoup d’écrivains, dont Gaston Miron et Hubert Aquin, qui lui lègueront plusieurs livres et manuscrits. Cette quête dépassera le désir d’une collection personnelle. La vocation de la médiathèque est en effet de montrer et de faire circuler les œuvres, dont plusieurs sont des inédits. Le collectionneur rêve même d’un « médiabus » qui pourrait faire voyager les ouvrages, comme le faisaient autrefois les colporteurs.

Gaëtan Dostie entretient un rapport très sensible à ses livres, plus particulièrement à leur fabrication et à leur conception. Dans les ouvrages anciens tels que la Flore canadienne de l’abbé Provancher, il se passionne pour la prouesse technique des imprimeurs. L’iconographie occupe également une place importante dans son approche des œuvres. L’édition illustrée de La marche à l’amour de Miron chez Erta, ou encore L’Abécédaire de Roland Giguère illustré sur rouleau comptent parmi ses ouvrages favoris. Le collectionneur regrette que l’iconographie des œuvres disparaisse dans les rééditions, réduisant les originaux à des catalogues de textes. C’est pourquoi il s’est voué tout particulièrement à l’acquisition de la première édition de chaque ouvrage. Il rêve de réaliser une anthologie de l’imprimé québécois où seraient rassemblés le visage des auteurs, leur biographie, leurs manuscrits, leur signature et les imprimés originaux. Il faudrait selon lui numériser les livres anciens, en incluant les couvertures, pour observer le contexte du papier, de la typographie, de la reliure et de l’impression. Ainsi, la matérialité de l’édition originale pourrait devenir un legs accessible de notre culture, ajouter une autre dimension aux connaissances que nous possédons sur les œuvres.

L’imprimé de demain sera de moins en moins informatif, puisque la toile deviendra notre première source de renseignements, affirme Gaëtan Dostie. Le livre serait voué à devenir un objet de culture, vers lequel l’amateur d’art devra se tourner. Il faudra donc circonscrire les nouvelles manifestations du livre, une vision que l’équipe de La chose imprimée partage.

Marques d’appartenance

C’est à la Collection patrimoniale des livres anciens (BAnQ) que nous avons rencontré une spécialiste des ex-libris, Isabelle Robitaille. Nous nous intéressons à l’ex-libris (qui signifie étymologiquement « de la bibliothèque de… ») parce qu’il témoigne chez les collectionneurs d’un besoin de s’approprier les livres qu’ils possèdent en les identifiant à leur nom. Le souci esthétique dont les marques d’appartenance font preuve ajoute également une dimension attrayante aux aspects matériels du livre.

Il existe différentes catégories d’ex-libris. La marque d’appartenance manuscrite est la plus vieille et la plus courante, puisqu’elle est plus accessible et précède l’invention de l’imprimerie. L’ex-libris fut au départ l’œuvre d’enlumineurs à qui les propriétaires de livres donnaient le mandat d’exécuter leur signature. C’est pour ne pas déranger le travail des enlumineurs que la signature a pris éventuellement place sur les pages de garde. Dans plusieurs des ouvrages que nous avons observés, on retrouve l’itinéraire du livre de propriétaire en propriétaire, ou de génération en génération s’il a appartenu à une même famille.

Au Québec, l’une des plus anciennes marques d’appartenance est celle des Sulpiciens de Montréal (arrivés en Nouvelle-France à partir de 1657), puisque ce sont surtout les communautés religieuses qui détiennent les ouvrages au début de la colonie. La plupart proviennent d’Europe, car il faudra attendre 1764 pour la première imprimerie au Québec, et 1804 pour la première usine de papier. Les premiers ex-libris imprimés prendront la forme d’étiquettes typographiques, de telle sorte que dans beaucoup de livres de cette époque, on peut voir se côtoyer à la fois des marques d’appartenance manuscrite et typographique.

On voit ensuite apparaître les ex-libris armoriés dans les livres appartenant à des communautés religieuses ou à de grandes familles. Les armoiries ont leur langage propre, explique Isabelle Robitaille : les couleurs et les formes portent une signification précise, qu’une devise vient parfois compléter. Vers la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, alors que la classe bourgeoise se développe, les ex-libris comprennent davantage le nom et la profession des propriétaires, ainsi que des gravures thématiques illustrant leurs intérêts. Celui de l’écrivain Thomas-Simon Gueulette, par exemple, met en scène des personnages de ses contes et de ses pièces de théâtre. Des ex-libris plus récents montrent aussi la bibliothèque du collectionneur (on les nomme Book Pile Plate).

Hormis les étiquettes typographiques, les ex-libris peuvent prendre la forme d’estampilles ou de cachets (parfois en pochoirs), de sceaux en cire ou encore d’estampilles poinçonnées. Les ex-libris des bibliothèques, qui constituent un autre lieu de passage des livres, en sont les meilleurs exemples. L’Institut canadien de Montréal (1844-1880) possède l’une des marques de provenance les plus singulières : une languette de carton imbriquée dans deux fentes pratiquées sur la page de garde. On peut retrouver sur la reliure une autre forme d’ex-libris, les monogrammes, qui consistent en un caractère alliant les principales lettres d’un nom. Nous avons également pu voir un exemple de super libris, une marque d’appartenance qui se trouve sur l’extérieur du livre. Sur la couverture et le dos d’un immense ouvrage donné par Napoléon III lors de sa visite au Québec, plusieurs « N » ainsi qu’un écusson sont gravés en or.

Les dons sont d’ailleurs souvent écrits dans des notices sur la page de garde (ex-dono) spécifiant les noms de l’ancien et du nouveau propriétaire du livre. D’autres ex-libris se veulent des instructions sous forme de poème quant à la façon de prêter l’ouvrage, ou encore des menaces adressées à une personne qui volerait le livre. C’est cependant l’acharnement à effacer les marques laissées par les anciens propriétaires du livre qui nous a surpris. Souvent, les signatures ont été rayées ou encore découpées sur la page de garde, et les super libris ont été grattés, ce qui empêche de retracer la provenance du livre.

Plusieurs collectionneurs québécois se sont constitué une véritable bibliothèque personnelle. L’abbé Verreau avait un système de classement maison qui se déclinait en numéros, en classes, en divisions et en séries. Philéas Gagnon a quant à lui publié une bibliographie regroupant tous les ouvrages canadiens de sa collection. Il s’est aussi intéressé à la question des ex-libris, puisqu’il en a fait des archives en un volume. Pour les chercheurs comme Isabelle Robitaille, cette initiative permet d’observer différentes marques de provenance, qui perdent cependant leur fonction puisqu’elles ont été enlevées du livre où elles étaient apposées.

L’intérêt pour la collection d’ex-libris s’est développé à partir du 20e siècle. Celle de Philippe Masson, qui compte 6000 marques de provenance, est numérisée à la Bibliothèque des livres rares et des collections spécialisées de l’Université McGill. L’information commence à être cataloguée dans les bibliothèques. Peu de chercheurs s’intéressent spécifiquement à cette question. Pour Isabelle Robitaille, ce champ de recherche comporte beaucoup de difficultés, puisqu’il faut sonder les livres eux-mêmes pour trouver et étudier les ex-libris. Dans le cadre de son doctorat, où elle voulait recréer la bibliothèque d’un bibliophile à partir d’ex-libris, elle a consulté plus de 50 000 livres.

C’est après des études en archéologie et en muséologie qu’Isabelle Robitaille s’est intéressée à la bibliothéconomie. Détective du livre, elle aborde les ouvrages comme des artéfacts, car elle identifie leur provenance et leur trajet d’après son étude des ex-libris. Si elle possédait une marque de provenance personnelle, il s’agirait d’une gravure en bois d’une bibliothèque. Lorsque nous l’avons questionnée sur ses préférences, elle a d’emblée répondu aimer les livres petits, au papier de chiffon mou et effiloché, les reliures dorées et les dessins qu’on peut observer sur la gouttière lorsqu’on en modifie l’inclinaison. Les sens prennent beaucoup de place dans son approche des œuvres : elle aime l’odeur du vieux papier et la texture des couvertures gaufrées ou en vélin, regrettant qu’on ne puisse les toucher qu’avec des gants. C’est cet aspect sensible, physique (sans compter l’absence d’ex-libris) de notre relation aux livres qui manque selon elle dans les versions électroniques, même si elle convient que la numérisation est un moyen de conservation très utile des œuvres.

Spécimens de caractères

Pour notre projet de police modulaire, nous avons consulté des catalogues de spécimens de caractères en bois (Type specimen books) à la William Colgate Collection de la Bibliothèque des livres rares de McGill. Nous nous sommes attardés sur trois ouvrages de formats et de reliures différents.

Le magnifique livre en grand format (45 × 57 cm) de Rob Kelly, American Wood Type (1964), se présente en un boîtier contenant 97 feuilles non reliées, imprimées recto seulement. D’une remarquable qualité d’impression, il regroupe 150 types de spécimens du XIXe siècle de la collection du professeur Rob Kelly, le premier à avoir tenté une classification des caractères en bois. Nous y avons observé des linéales grotesques, dont nous nous inspirons pour créer nos caractères, ainsi que des nuances dans certains détails de lettres qui diffèrent d’une police à l’autre.

Le deuxième ouvrage que nous avons regardé est un catalogue de spécimens paru en 1846 (14,5 × 22 cm) de Lovell & Gibson, un des plus vieux imprimeurs au Canada encore actif à Montréal. Il comprend deux livres reliés imprimés d’un seul côté, l’un avec des caractères typographiques, l’autre avec des ornements, dans lequel nous avons vu des notes de musique modulaires en plomb. Le second recueil se distingue par des impressions en trois couleurs et des insertions de pages plus grandes.

Le volume de la Toronto Type Foundry Company (25,5 × 35,5 cm), datant de 1897, a retenu notre attention par sa mise en pages en deux colonnes, qui, en déterminant un nombre restreint de lettres, y déploie une véritable écriture à contraintes. Auparavant, les caractères en bois étaient principalement employés dans les affiches publicitaires et la une des journaux, car ils peuvent être plus gros que leurs homologues en plomb. Inspirés de ce contexte, les mots forment des associations d’idées ludiques, puisqu’ils n’ont pas été sélectionnés en fonction d’un texte continu, mais pour afficher la forme des lettres. Ce traitement du langage et de la signifiance, plus intuitif, constitue un filon que nous voulons explorer pour l’écriture de notre livre-partition.

La matérialité du livre en collection

Nous avons visité la Bibliothèque des livres rares de l’Université McGill pour y observer la William Colgate Printing Collection, unique à Montréal en matière de design, de typographie et d’imprimerie. Nous y avons été reçus par Donald Hogan, spécialiste et passionné de la collection. Le fonds, nous a-t-il expliqué, est né en 1954 suite à un don de M. William George Colgate, qui s’intéressait au domaine du livre, plusieurs de ses amis pratiquant le métier d’imprimeur. À lui seul, le fonds William G. Colgate a fourni entre 5 et 10 % de la collection actuelle, qui se chiffre aujourd’hui à plus de 13 000 monographies.

La collection présente un classement exceptionnel : les livres y sont répertoriés par designers, imprimeurs ou relieurs, c’est-à-dire selon les aspects matériels de leur conception. Elle comprend des œuvres de designers ayant marqué l’histoire du livre, tels que William Morris, Charles Dwiggins et Eric Gill. On y retrouve également des livres de petites maisons d’édition (Small Presses) et des éditions d’art à caractère particulier (Private Presses). Celles-ci rejoignent notre démarche de création, puisque leurs concepteurs œuvrent à toutes les étapes de la production, du choix du texte à l’impression en passant par la composition typographique et la reliure. Nous avons pu parcourir des livres de la Doves Press et de la Golden Cockerel Press, ainsi qu’une série plus contemporaine de la Black Sparrow Press, aux magnifiques tranches colorées. Ces collections présentent plusieurs exemples de la prouesse technique de ces imprimeurs, notamment dans les ouvrages en couleur.

Dans le hall de la bibliothèque, nous avons assisté à l’exposition des livres primés par le concours Alcuin Society Awards for Excellence in Book Design in Canada.  Cette compétition est l’une des seules à tenir compte de tous les aspects du livre imprimé : la typographie, la mise en page, l’intégration des illustrations, la qualité de l’impression, le choix du papier et la reliure. Les ouvrages sélectionnés représentent annuellement le Canada au Concours international « Les plus beaux livres du monde » à Leipzig, en Allemagne. Sur les trente oeuvres envoyées à Leipzig par la Société Alcuin l’année précédente, deux ont été mises en nomination : This (and That was That) de Jason Dewinetz, publié par la GreenBoatHouse Press, et Dialogue de Judith Poirier, autopublié. Ces créations, alliant un design contemporain à des techniques d’impression typographique traditionnelles, étaient toutes deux des éditions à tirage limité.

Le son fragmenté

Judith Poirier fait naturellement un lien entre la typographie et la musique. Il semble en effet que ces deux disciplines aient beaucoup de points communs, notamment dans le rapport entre les notes et les signes de l’alphabet et dans la manière d’agencer ces signes abstraits dans l’espace et le temps. Afin de préciser ces pistes de création qui demeurent à l’état d’intuitions, nous avons fait appel à un spécialiste de la musique. Jean-François Gauthier, claveciniste, organiste et compositeur, a accepté de rencontrer l’équipe de la Chose imprimée.

Lors de cette rencontre où nous cherchions à établir des rapports entre le langage musical et le système alphabétique, Jean-François Gauthier nous a introduits à la loi physique des sons harmoniques, faisant ainsi un lien avec notre démarche consistant à fragmenter les lettres en plus petites unités. Nous étions très enthousiastes de découvrir ces sons « invisibles » mais bien présents à l’intérieur de chaque note, qui nous ont rappelé nos fragments plutôt abstraits qui serviront à construire nos lettres. Les subtilités de la séquence des harmonies qui divisent une vibration sonore dépendent d’un rapport mathématique; de la même façon, pour la police que nous dessinons actuellement, nous en sommes à calculer les proportions et le nombre de divisions pour chaque lettre. Nous avons établi une correspondance entre les variations de taille que permettra notre système modulaire et le principe des octaves. En bref, notre rencontre avec Jean-François Gauthier, en nous éveillant sur des principes fondamentaux de la musique, a réaffirmé la prémisse de cette partie du projet : comme une note, chaque lettre constitue la représentation visuelle d’un son.

De cette considération, nous en revenons à notre intérêt pour la musique expérimentale. En effet, nous sommes inspirés par l’importance que celle-ci accorde au procédé plutôt qu’au produit, par la « physicalité » de cette musique qui devient une entité sonore sensuelle; de la même façon, avec les caractères de bois, les lettres sont sorties de leur virtualité et retrouvent leur caractère physique, voire ludique. Plus encore, en musique expérimentale comme dans le projet qui est présentement en train de prendre forme, le contexte de travail, la manière de travailler, les outils – ici, la presse typographique, l’aspect évolutif de la création, l’influence d’autres disciplines – influencent nécessairement le résultat. De la même façon que cette approche de la musique se libère d’un souci de narration et de linéarité afin d’atteindre une expérience sonore pure, nous souhaitons détacher la typographie de son aspect fonctionnel afin de créer une expérience visuelle libre, intuitive. Une des possibilités que nous envisageons est que le livre qui résultera de ce projet puisse être lu comme une partition « libre » qui laisserait au musicien une grande latitude dans l’interprétation.

 

L’alphabet en morceaux

Pour le quatrième thème de La chose imprimée, « L’abstraction & le rythme des mots », Judith Poirier a commencé la création d’une police de caractères modulaire. Dans une démarche similaire à celle qui a mené aux fontes expérimentales des années 1920 (Herbert Bayer, Joseph Albers, Kurt Schwitters, A.M. Cassandre), l’exercice est de réduire l’alphabet au plus petit nombre possible d’unités de base. Ces éléments serviront par la suite à recomposer tous les signes, d’en augmenter la taille et de jouer de manière plus abstraite avec le rythme des noirs et blancs sur la page. Éventuellement, la couleur s’ajoutera à ces explorations puisqu’une version chromatique de cette police est aussi prévue. À cet égard, la presse typographique deviendra l’instrument de composition, inspiré des expérimentations libres de H.N. Werkman, mais aussi de Notations de John Cage (1969), de Experimental Music : Cage and Beyond de Michael Nyman (1974) et de La Musique des mots de Robert Racine (1998).

Le caractère de base est de 12 picas (5 centimètres) et sera fabriqué en bois. Après avoir étudié l’incontournable livre dans ce domaine, American Wood Type, 1828–1900 (Rob Roy Kelly, 1977), Judith s’est rendue au Hamilton Wood Type & Printing Museum à Two Rivers (Wisconsin) pour rencontrer les experts des caractères de bois et discuter des possibilités de production de sa police modulaire. Arrivée durant l’événement annuel de Wayzgoose 2010, elle a rencontré de nombreux spécialistes, notamment Norb Brylski, qui a fait une démonstration du pantographe, ainsi que Georgie Liesch (la fille de Brylski) et Mardel Doubek, qui lui ont expliqué en détail les différentes étapes de fabrication. Ayant en main deux de ses lettres découpées au laser dans un bloc d’érable, elle a pu échanger avec d’autres designers qui avaient eux aussi apporté des prototypes de lettres découpées dans divers matériaux. En assistant aux conférences, elle a fait la découverte d’une autre police modulaire des années 1930, nommée Mecano, qui ressemble étrangement à ses esquisses (conférence de James Clough) et a pu en savoir davantage sur les fontes chromatiques de William Page de la fin du 19e siècle (conférence de Paul Gehl).

Pour le dessin des caractères, il faut prendre en considération l’espace blanc créé par la juxtaposition des formes de base. Des tests sur la presse typographique ont été réalisés avec des blocs de bois d’essences et de tailles différentes. Ces essais donnent un aperçu du potentiel visuel et rythmique des caractères sur la page. Le livre prendra forme ainsi, au fur et à mesure du développement de cette police modulaire et des expérimentations sur la presse. En plus d’enregistrer le processus de création, cette manière de travailler amènera aussi des jeux de hasard lors de l’assemblage des pages. S’inspirant des livres de spécimens de fontes en bois produits par les manufacturiers et imprimeurs de l’ère industrielle, des maquettes sont en cours pour déterminer le format, la grille de base et le type de reliure.

La folie des livres

À bien juste titre, c’est en parcourant des livres de nos collections personnelles que nous puisons nos premières idées pour le cinquième thème du projet, « L’objet de désir & la collection ». Parmi ces livres se trouvent Si par une nuit d’hiver un voyageur, d’Italo Calvino, surtout pour les descriptions qui sont faites, au premier chapitre, de la librairie et de toutes les sortes de livres qui s’y trouvent; 84, Charing Cross Road, de Helen Hanff, roman épistolaire entre une Américaine amoureuse des livres et un libraire londonien qui lui envoie ses plus belles trouvailles; La bibliothèque, la nuit, d’Alberto Manguel, essai apportant un éclairage philosophique sur les collections; et finalement Une histoire de la lecture, du même auteur, surtout pour nous avoir fait découvrir le Büchernarr, ou le « fou des livres ».

Tiré d’un recueil de poèmes de Sébastien Brandt publié en 1494 intitulé Narrenschiff, ou La nef des fous, ce personnage constitue une allégorie de la manie d’accumuler des livres. Les sept clochettes de son chapeau indiqueraient sept types de folies du livre : « le fou qui collectionne les livres pour la gloire, comme s’il s’agissait d’un mobilier coûteux », celui « qui espère devenir sage en consommant des livres en trop grand nombre », celui « qui collectionne des livres sans vraiment les lire, en se contentant de les feuilleter pour satisfaire sa vaine curiosité », celui « qui aime les livres aux enluminures somptueuses », celui « qui couvre ses livres d’étoffes précieuses », celui « qui compose et publie des livres mal écrits sans avoir lu les classiques, et sans aucune connaissance de l’orthographe, de la grammaire ou de la rhétorique » et finalement « celui qui méprise totalement les livres et se moque de la sagesse qu’on peut y trouver » (Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, Actes Sud, « Babel », 1998, p. 352-353).

Nous entamons donc notre réflexion avec l’idée de rencontrer ces fous des livres : des personnes qui, tout en oeuvrant dans des domaines différents, entretiennent un rapport de collection avec le livre. Parmi les gens que nous avons pressentis pour cette étape du projet, il y a un bibliothécaire spécialisé dans les livres rares, un éditeur, un professeur en philosophie, un libraire, un collectionneur particulier, un designer, un critique littéraire et un écrivain.

Nous avons établi une liste de caractéristiques physiques du livre que nous présenterons à ces personnes afin de vérifier si ce sont des facteurs qui peuvent influencer leur choix de livres : format, papier, reliure, couverture, matériaux, typographie et mise en page, technique d’impression, etc. Nous leur poserons aussi une série de questions sur leurs collections personnelles, sur leurs habitudes, manies et rituels avec les livres en tant qu’amoureux de l’objet imprimé.

Parallèlement, Isabelle Robitaille, qui travaille à la Collection patrimoniale des livres anciens (BAnQ), a accepté de nous rencontrer à la fin août afin de partager ses connaissances sur l’histoire des ex-libris.