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Un livre sur mesure

Au fil de nos recherches sur l’objet de désir et la collection, quelques pistes de création ont commencé à se dégager. L’histoire du livre, autant dans sa fabrication que dans son usage et sa diffusion, nous inspire plusieurs idées de réalisation de notre projet. Nous cherchons à concevoir un livre « idéal » dont les paramètres physiques seraient adaptés aux préférences de son possesseur, en insistant sur une apparence excentrique, très ornementée. À des époques où le livre était moins répandu, il était considéré comme un objet précieux, parfois même orné de pierres précieuses et rangé parmi les trésors plutôt que dans une bibliothèque. Les dorures sur tranche et les pages de garde colorées ajoutaient également à la valeur esthétique du livre. Tous ces éléments nous inspirent des idées de décoration, qui surjouerait la valeur de l’objet.

Une autre voie envisagée serait de réinvestir la tradition des ex-libris. Par le passé, la couverture du livre portait souvent la marque d’appartenance ou le nom du propriétaire. Aujourd’hui, l’idée d’une publication portant le nom de l’acquéreur plutôt que celui de l’auteur serait impensable, mais ce renversement comporte une réflexion intéressante, car il matérialise l’identification de l’individu aux ouvrages qu’il possède. Cet investissement narcissique détient tout un potentiel parodique à explorer. Pour personnaliser la couverture de notre livre, nous pourrions utiliser l’estampage à chaud avec diverses options de couleurs d’entoilage, de bordures et de caractères. L’acheteur serait donc invité à choisir certains paramètres de son livre, pour en faire un objet selon son goût. Cette piste rappelle aussi la démarche de certains collectionneurs du 18e siècle, qui faisaient relier tous leurs ouvrages au même format pour décorer leur bibliothèque.

La façon dont les collectionneurs classent leurs ouvrages est aussi une source d’inspiration pour l’organisation du texte et la structure de notre livre conceptuel. Pour le moment, le texte qui nous intéresse est celui de La bibliothèque, la nuit d’Alberto Manguel, qui traite de la façon dont la bibliothèque de quelqu’un, dans ses collections et son classement, reflète les habitudes et la personnalité du lecteur. Manguel y envisage une approche désordonnée du livre, dans lequel on peut entrer et sortir à tout moment, et explore les liens inusités qui surgissent au gré des connaissances que l’on y acquiert.

Ce type de pratique de lecture pourrait se refléter à même les paramètres de design du livre. D’où cette idée qui a surgi d’explorer différents types de pliages possibles pour une feuille ayant le même contenu. Il en résulte des paragraphes désordonnés et étalés sur plusieurs pages, dans lesquels la lecture devient une promenade labyrinthique. Les essais visuels entrepris par Mélissa Pilon explorent ces possibilités de concevoir différents formats pour un même livre. Devenant un objet sur mesure, le livre pourrait alors varier en tailles, en plus de varier en couleurs et en ornements.

Visite chez Gallimard : au croisement des métiers du livre

Pour bénéficier de points de vue extérieurs à notre projet, nous contactons régulièrement  des représentants des métiers du livre tels qu’imprimeurs, éditeurs et relieurs. Récemment, nous avons rencontré Florence Noyer, éditrice chez Héliotrope et directrice de Gallimard Ltée au Québec. En tant qu’éditrice, son amour du livre l’amène à porter une grande attention à la forme physique de l’objet, son matériau, son esthétique. Mais l’espace graphique doit être au service du contenu, épouser une démarche. Pour elle, un livre est d’abord un texte, et son travail va dans le sens d’un respect et d’une considération des auteurs avant tout. Ainsi, notre démarche ’’inversée’’ l’a interpelée, dans la mesure où, dans le cadre de la chose imprimée, le concept graphique du livre précède et détermine le choix du texte. Elle a aussi partagé avec nous son expérience au sujet de la diffusion, et de la charge de travail à part entière que cette étape requiert. Ces considérations nous confirment dans notre volonté de développer des collaborations avec des galeries et des librairies spécialisées, et de participer à des foires ou des expositions pour faire connaître nos futures créations.

Dans le même édifice se trouve la librairie Gallimard, où Marine Gurnade a spontanément accepté de nous faire une visite guidée des lieux. Elle nous a fait profiter de sa très bonne connaissance du paysage éditorial actuel, et de son regard de libraire, particulièrement attentif à l’aspect marketing du design du livre. Florence avait déjà insisté sur l’importance de la couverture, tout en soulignant la réticence des graphistes à ce niveau, car ils sont parfois dans une volonté d’épure du travail. Mais pour elle, c’est une question de cohérence avec le projet du livre au complet. Marine nous a expliqué que la couverture établit un lien rapide de connivence entre le lecteur et le livre, elle fonctionne comme un repère. De plus, elle permet à une maison d’édition de renforcer son identité en faisant appel à un certain public. Par exemple, la sobriété esthétique du Quartanier annonce une recherche formelle et s’adresse à un public intellectuel, avant tout des littéraires. Chez Gallimard, les demi-jaquettes combinent impact visuel et simplicité, pour attirer un plus large public tout en gardant un gage de valeur. Pour le polar, les premiers codes-couleur pris comme référence (le noir et le jaune) permettent l’identification rapide à un genre. Mais aujourd’hui, les éditeurs jouent entre adéquation et prise de liberté vis-à-vis de ces codes inscrits dans l’imaginaire collectif.

En général, les livres s’intègrent à des collections, qui ont chacune une maquette préétablie. Il n’y a donc pas de projet de design pour chaque livre en particulier, excepté quelques hors série. Mais en poésie, les livres sont souvent moins formatés, l’édition plus artisanale et à petits tirages laissant la place à une grande créativité graphique. Les livres pour enfant constituent l’autre catégorie où l’innovation visuelle est la plus importante. On retrouve des livres de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les matières, et des projets uniques cohabitent avec des collections plus traditionnelles.

Pour finir, nous avons abordé avec Florence la question de l’avenir des métiers du livre à l’heure de la révolution de l’E-book. Pour elle, le numérique va prendre énormément d’ampleur. La réflexion typographique à cet endroit est face à de gros défis et s’ouvre à de nombreuses possibilités de créativité. Elle encourage les designers à se lancer dans ce nouveau créneau qui s’ouvre. Tout reste à explorer pour repenser le livre sur un nouveau support, avec des espaces de navigation différents, un rapport à l’image enrichi et des possibilités naissantes d’interactivité. Face à ce changement de paradigme, le métier d’éditeur est à réinventer, mais ce sont surtout les librairies traditionnelles qui sont menacées.

Colorimétrie

Pour le thème L’abstraction & le rythme des mots, une collaboration s’est mise en place avec Nicolas Ménard autour de son projet de livre Colorimétrie, supervisé par Judith Poirier. En combinant une recherche approfondie sur la couleur et un procédé aléatoire de création de formes, sa démarche s’inscrit dans la continuité de notre réflexion. Alors que la fonte modulaire en bois utilise des fragments de lettres pour produire des effets chromatiques, le projet de Nicolas opère un processus inverse, en partant de la couleur elle-même pour générer des figures abstraites.

L’idée de départ était simple : Nicolas voulait créer un livre-objet sur le thème de la couleur. Mais plutôt que d’écrire un livre didactique sur la couleur, il était intéressé par l’idée de générer du contenu visuel en utilisant la couleur. Passant la plupart de son temps devant un écran d’ordinateur, il a commencé à s’interroger sur l’outil de sélection de couleur dans le logiciel Photoshop, cherchant à savoir à quoi servent toutes ces données groupées à côté de la pastille de couleur. Cela l’a mené à approfondir ses connaissances sur cette science qu’on appelle la colorimétrie, et qui permet de définir la couleur et de la mesurer de manière précise pour différents médiums. Servant à classer les millions de couleurs perçues par l’œil humain, cette science existait avant l’arrivée des ordinateurs. En imprimerie, par exemple, on l’utilise pour reproduire des images en quadrichromie (CMJN) : c’est un des modèles colorimétriques où les quatre couleurs (cyan, magenta, jaune, noir) sont mesurées en pourcentage. Sur l’écran d’ordinateur, c’est la lumière qui compose les couleurs, ce qui donne une plus grande variété de nuances. Il existe plusieurs modèles colorimétriques pour l’écran, le standard étant le RVB, qui utilise trois couleurs de base (rouge, vert, bleu) et les traduit en valeurs de 0 à 255. Mais ce qui fascinait le plus Nicolas, c’était l’abondance de ces modèles colorimétriques, qui offraient une quantité incroyable de données pour chaque couleur. La colorimétrie est donc l’angle qu’il a choisi pour son projet de livre.

Il a commencé par analyser les différents systèmes de classement scientifique des couleurs, tels que le RVB, le L*a*b*, le TSL, et a décidé d’utiliser leurs données pour produire des formes. Comme en témoigne l’outil de sélection de couleurs des logiciels, chaque couleur peut se traduire en une quantité fascinante de chiffres. En les intégrant à de simples règles mathématiques, ils peuvent être utilisés dans un plan comme coordonnées, qu’il suffira de relier pour obtenir une forme correspondant à chaque couleur.

Les informations fournies par la colorimétrie sont donc traduites visuellement en figures colorées, à travers des règles déterminées arbitrairement. Cette démarche combine deux façons d’appréhender la couleur, l’une très technique et l’autre relevant de choix esthétiques, ce qui permet une infinité de décisions possibles. On peut en effet appliquer une même règle sur une multitude de couleurs, élaborer de nouvelles règles, ou encore modifier les variables de la forme obtenue : pleine ou creuse, droites ou courbes, taille du trait, etc. En superposant les dessins colorés qui en résultent, Nicolas a opté pour des ensembles de 8, 16, 24 et 100 figures.

La difficulté du processus consistait, dans un premier temps, à démêler les formules de conversions pour passer d’un espace colorimétrique à un autre, afin d’avoir accès au maximum de valeurs possibles pour chaque couleur ; puis, par la suite, à les transformer en codes dans l’application Processing. Atteignant là les limites de ses connaissances, Nicolas a lancé un appel à collaboration sur internet. Sal Spring, une anglaise passionnée de Processing, a accepté de l’aider à concevoir une application permettant d’automatiser la génération de formes à partir de huit règles prédéfinies.

La maquette du livre qui en résulte, imprimée à jet d’encre et reliée à la main, présente une sélection d’applications du procédé, chaque fascicule étant l’exploration des potentialités visuelles d’une règle. Le livre, qui décrit aussi le processus créatif, sera idéalement bilingue et imprimé en offset (CMJN). Pour compléter le projet, nous travaillons présentement à l’application du concept sur divers supports, qui prendraient en compte les différents systèmes de colorimétrie correspondants. Une version animée (RVB) du livre, ainsi qu’une série d’affiches imprimées en sérigraphie (PMS) sont déjà entamées. Nous envisageons aussi une application interactive pour iPad, qui développerait l’aspect aléatoire du projet en introduisant une dimension participative.